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27/05/2014

A confesse

On a pris le bus 76 pour la Bastille. C'est un bus aléatoire, un peu intermittent du transport, qui se fait souvent attendre. Pour une après-midi d'août il était donc déjà bien chargé. La seule rangée encore libre pour deux se trouvait au fond, en vis-à-vis de ce joli demi-cercle de sièges que forme l'arrière du bus. Se dressait là comme un petit paravent transparent, c'est nouveau j'ai pensé, ils veulent faire un coin cosy. Je me suis glissé le premier, ma fille a suivi. En m'asseyant j'ai compris qu'en vérité ce n'était pas une innovation de la RATP mais tout simplement un séchoir blanc emballé dans son plastique transparent, et que tenait la voyageuse assise à l'extrémité du demi-cercle. Un tancarville on dit, tout neuf du bazar de Bagnolet.
Cette dame que je distinguais de profil, avec son air un peu sévère, et ce séchoir entre nous deux, si proche, ça m'a évoqué un drôle de truc. J'ai laissé passer dix secondes puis j'ai murmuré avec une voix un peu grave, comme il convient dans une église, en croisant mes mains sous le menton :
"Ma mère, j'ai péché"
Elle a tourné la tête vers moi, interloquée. Ma fille m'a flanqué un coup de coude dans les côtes, moi je me suis mis à sourire benoîtement, tout contrit repentant :
"Ma mère, cette enfant a été conçue hors des liens du mariage" j'ai dit en désignant Andrea. Instantanément re-coup de coude, encore plus marqué comme si je n'avais pas bien capté la première semonce.
Cette madame elle avait du être concierge il y a encore quelques années, il lui manquait juste le loulou de Poméranie. Avec son gros chignon oxygéné sur la tête, habillée tout en beige avec collier de nacre, on devinait qu'à présent elle avait accédé à la sérénité de la retraite, mais ça ne lui allait pas trop bien, moi je l'aurais préférée en concierge. On ne peut pas dire qu'elle réagissait vraiment, elle avait mis sa tête le plus possible en arrière, comme si elle voulait se retirer de la scène, comme si juste j'étais en train de parler à ce séchoir qu'elle venait d'acheter dans un bazar, pas encore véritablement son séchoir à elle. Les autres passagers du fond du bus, par contre, ça les amusait plutôt ma petite impro... Une grosse dame antillaise très souriante est rentrée dans le jeu, en vérité je l'avais repérée en m'asseyant, je comptais sur elle dès le départ:
"C'est pas péché mon fils, c'est une enfant de l'amour, voilà tout, parce qu'elle est bien jolie votre petite!"
J'ai alors tenté de prendre courageusement Andrea dans mes bras pour l'embrasser, je riais, mais elle gigotait, elle se débattait, refusait de jouer le jeu, évidemment.
"Tu vois t'es une enfant de l'amour, c'est ça qui te rend belle". Tout le monde souriait de la situation, un papa un peu fantasque et sa fifille gênée, ça faisait un petit pschitt d'amour dans le bus, c'est toujours mieux que l'odeur des pieds dans les silences d'une fin de journée de labeur.
Les ados, faut pas trop rigoler en public, vous avez du remarquer déjà ! Andrea en plus elle n'aime pas, mais alors vraiment pas qu'on évoque une quelconque religion devant des inconnus. On habite un quartier sensible faut dire... Notez qu'elle mélange un peu tout, à mon avis on ne risquait pas trop de trouver à l'arrière de ce bus des catholiques intégristes qui allaient se sentir outragés par ma confession impromptue...

 

Ça l'a pris en CM2, quand des vieux messieurs sont venus devant l'école dévoiler une plaque où étaient inscrits les noms de petits écoliers juifs disparus. Disparus de son école à elle, rue Riblette, dans le XXème, à Paris, en France, vers les années 40... et des poussières! Il y a eu un discours de la directrice, puis les enfants avaient préparé des chants. A la fin ils ont lâché des ballons blancs, et nous les parents on pleurait tout doucement en regardant ces petites âmes blanches monter vers le ciel. Beaucoup de parents, de toutes les couleurs...
Le soir on a reparlé de tout ça, et puis aussi de sa grand-mère, à Auschwitz.
C'est environ une semaine après qu'elle nous a annoncé que elle ne voulait être ni juive, ni rien d'ailleurs, et qu'elle en avait marre d'entendre les garçons de sa classe jurer à tout bout de champ "sur le Coran de la Mecque", que les religions d'abord ça ne servait à rien qu'à faire des embrouilles... Je suis plutôt d'accord avec elle, mais je n'aimerais pas que sa réaction ait été dictée par la crainte, ou la peur. Ça m'embêterait beaucoup.
C'est à cause de ces histoires-là que je fais un peu le con parfois, pour voir... Notez, quand elle a compris que tout le monde lui souriait et que je n'insistais pas, elle a souri à son tour... C'est bon signe!

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