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31/05/2014

Tourbillard

Je suis resté dans la salle d'attente aux fauteuils oranges, une couleur toute exprès pour rassurer. Il n'y avait que moi dans cette grande salle, pourtant encombrée de sièges prêts à étreindre des douleurs de familles, accueillir des destins au dos soudain raidi, réconforter des fins de partie en bout de bille, en fin de billard. Mes pensées en rafale bondissaient avec force sur les murs, puis me revenaient en un écho assourdissant, avant de repartir de plus belle, comme un manège emballé.

"On s'est connus, on s'est reconnus,
On s'est perdus de vue, on s'est r'perdus d'vue
On s'est retrouvés, on s'est réchauffés,
Puis on s'est séparés.
Chacun pour soi est reparti,
Dans l'tourbillon de la vie "


Ouais, drôle de tourbillon que la vie, ça nous allait plutôt bien, tant que ça ne se mettait pas à tourner siphon! N'empêche c'est moi ce jour-là qui l'avais accompagnée, dix-huit ans de vie commune et une enfant de douze ans à partager, ça fait référence en chemin de vie... quand bien même j'avais quitté le domicile familial six mois plus tôt, pour me mettre à tourner dans le quartier, un peu zombie.
Elle est enfin sortie de sa consultation, je me suis levé, on a marché vers la sortie, elle a parlé, j'étais là. Elle n'a pas voulu que je la raccompagne vers chez nous, vers chez anciennement nous, chez elle à présent

 

Alors je suis parti vers mon oubli.
J'ai pris la pente qui s'offrait par là, devant l'hôpital Saint Louis, et c'est comme ça que je me suis retrouvé canal St Martin, à hauteur du célèbre pont, avec l'hôtel du Nord juste devant. N'a pas changé celui-là depuis le temps. J'ai pénétré dans le bar, j'ai avisé la serveuse qui semblait s'ennuyer ferme derrière son zinc, et je n'ai pas pu m'empêcher :
On doit vous le dire tous les jours, alors je peux me permettre : t'as de beaux yeux, tu sais !"
Elle a eu un regard étonné, puis m'a souri franchement :
Ah non, vous vous trompez de film, ici c'est Atmosphère ! Atmosphère ! qu'on me surine tous les jours... " On a un peu rigolé, mais je n'avais pas le moral à vrai dire, j'ai pris un bourbon et je me suis calé en bout de bar. Je suis resté à contempler le fond de mon verre, pas vraiment au mieux de ma forme, j'aurais pu éviter de faire le mariole. Ça va pas fort. C'est que tout a changé. Ces petites misères que j'ai pris l'habitude d'étaler ici comme de la confiture de coing sur le pain de mes jours, ce désenchantement d'enfant bien nourri, tout cela s'est envolé, comme feuille au vent. Maintenant c'est un gouffre. Je me tiens encore debout mais tout semble se dérober, tout bascule; la distance entre chaque chose devient plus épaisse, les voix plus sombres, les regards se chargent de crainte. Mes pas résonnent comme du plomb sur le marbre. Cependant qu'une voix intérieure, accablante comme un tocsin, répète sa litanie "la maladie s'est installée". En Elle, en son sein.
Je voulais vous le dire.

30/05/2014

Retour d'absence

Alors bonhomme, ça fait un sacré bail... Depuis que je suis mort, pour dire ! Je suis mort quand déjà ? Tu te rappelles bien que je suis mort, fiston ?
" Oui pour ça je me souviens P'pa, t'es mort, mais quand ?... Attends, Andrea n'était pas née, même pas envisagée, ça devait être en 93 je pense. Ouais 93, ou 92 peut-être. En été. Je me souviens, j'étais assis sur le sable avec des gens que j'avais rencontrés, par hasard, sur la plage en face de l'immeuble, au Mouré Rouge. " Mon père est mort hier " j'ai dit. Un peu bête à énoncer tout droit, platement, on sait bien que ça va les gêner les autres, mais le taire ce n'est pas possible non plus. Il y en a, ça pourrait les faire rire un peu nerveusement, j'aurais compris bien sûr. De toute façon ils étaient au courant, je leur avais expliqué que j'étais descendu à Cannes pour ça, pour t'accompagner comme disent les professionnels du palliatif... 
Oui, d'ailleurs merci fiston, tu as bien tenu ton rôle, jusqu'au dernier moment, enfin pour ce que j'ai pu en voir. Après... Si je me souviens bien, je suis mort dans tes bras, non ? 
Oui c'est vrai P'pa, dans mes bras. Mais bon, t'aurais fait la même chose pour moi. Ça s'est trouvé comme ça, tu toussais lentement, je t'ai pris dans mes bras, là, contre l'épaule, et quand je t'ai reposé tu étais mort. J'ai compris tout de suite, c'est bien ça la mort, la disparition, je me suis retrouvé abruptement et définitivement tout seul dans une pièce où l'instant d'avant on était deux ! ... Tu sais ça me fait du bien de t'en reparler, on n'a pas eu trop le temps à ce moment là, P'apa ! 
Oui, moi aussi ça me fait du bien, fils, pourtant moi j'avais essayé de communiquer avec toi ce jour-là. Tu te souviens de la petite chanson ?"
Une drôle de chanson P'pa, c'est vrai, le jour même, peut-être une heure avant, je m'en souviens très bien, ça faisait Quand mon grand-père sera mort, c'est moi qui aurai ses culottes de peau". Jamais j'avais entendu ce truc-là, ça a été vraiment vraiment bizarre que tu te mettes à chanter, enfin à murmurer ça plutôt à ce moment-là, toi tu n'étais pas trop à chanter, tu chantes tellement faux ..."
Oui, mais là c'était comme une main tendue, pour qu'on parle un peu de cette histoire là... ma mort qui approchait à vitesse forcée, le navire en marche, un brise-vie pour mettre fin à tout ça. Mais toi tu n'as pas voulu, pas osé parler, bonhomme..."
Ben non, j'avais bien trop peur, j'ai rigolé niaisement, j'ai du dire une connerie Mais non mais non, ça va aller P'pa"... tu parles, on savait, on était prévenu, tu nous as juste un peu devancé sur le temps imparti... Par politesse je dirais ! Les médecins avaient prévu dix-quinze jours, tu as tiré ta révérence au quatrième, c'est bien toi là, cette pudeur, on meurt on meurt, on ne va pas non plus se jouer l'acte III
C'est vrai fils, tu me connais, je n'ai jamais trop aimé les effets, ces trucs et ces machins. Ceux-là je les laisse à ta mère ! Et justement, comment tu lui as annoncé, à elle, que j'étais mort ? "
Je l'ai fait un peu méchant P'pa, je suis désolé en vérité, c'est comme ça tu sais dans les familles, on trimbale de ces non-dits, et puis ça pète de temps en temps ! J'ai été la voir dans sa chambre, elle était allongée sur son lit, en conversation téléphonique avec Corinne, la femme de ménage, en train d'organiser encore un truc - le mari de Corinne devait passer à l'hôpital pour prendre je ne sais quoi, un treuil, une grue... moi j'ai mis tout le monde d'équerre Si c'est pour Papa c'est pas la peine, il est mort." Je te l'ai réglé le problème, moi, direct ! "
Oh la la ! Et comment elle a réagi ?"
Ca a fait une drôle de petit bruit dans sa gorge, et puis elle a dit à Corinne je vous rappelle, elle a dit ça très très vite, ça faisait Corin-j'vourappelle", elle a raccroché et puis elle était là, étendue sur son lit, à me regarder, avec un air mauvais . Mais tu vois P'pa, moi je suis un philosophe, t'as qu'à demander par ici aux autres, je sais bien qu'elle faisait juste semblant d'être fâchée contre moi, en vérité c'est contre la mort qu'elle était fâchée, contre la fatalité de la vie. Elle avait peur aussi c'est sûr, la mort ça fait peur c'est connu, et puis elle ça lui évoquait de drôles de trucs, du déjà vu. Auschwitz, je suis sûr. Et puis peut-être bien qu'elle était aussi fâchée contre toi, voilà que tu te mettais à être mort, tout d'un coup ! Pas prévu dans le timing, chiant quoi ! " C'est pas moi qui l'ai tué " j'ai dit, "me regarde pas comme ça "
Elle arrivait pas à s'empêcher d'être fâchée. Mais ça ne pouvait pas se passer différemment non plus, tu nous vois en train de se prendre dans les bras l'un l'autre pour se réconforter, tout ce cirque des émotions, tu te rends compte, des Emotions ! C'était pas comme ça chez nous, tu sais bien.
" En tout cas je ne veux pas le voir " elle a énoncé froidement, " je ne veux pas le voir mort !". Toujours fâchée. " J'comprends " j'ai répondu. Et je suis ressorti de sa chambre.
J'appelle le médecin", j'ai ajouté à l'attention de la porte. Voilà, alors on est resté chacun de son côté jusqu'à ce que le médecin arrive, un petit vingt minutes.

Moi, pendant ce temps là, j'étais repassé te voir, plusieurs fois, essayer de m'habituer, c'était pas facile vraiment. Constater d'abord comme on dit. J'ai mis la main sur ton cœur, j'ai fait le coup du miroir. Je t'ai parlé aussi, un peu, des âneries sûrement. Pour moi t'étais mort. Mais bon, j'y connais pas grand-chose, la vie la mort, c'est pas évident... Tu avais les yeux mi-clos, j'ai pas trop été triturer là haut. Quand le médecin est arrivé, je vous ai laissé tous les deux. A la sortie, il était d'accord, et tu étais mort officiellement. Avec papier qui prouve. Je m'étais pas gouré tu vois, ça m'a rassuré quand même..."

"Et puis l'infirmière est passée, pour les soins. Du coup elle s'est retrouvée toiletteuse de mort. Maman et le médecin réglaient des détails post-mortem, moi je tournais un peu en rond, j'arrivais pas à te laisser, je me sentais comme attiré vers ta chambre, cette idée que je n'allais plus te voir jamais, j'ai passé la tête, j'ai demandé à l'infirmière si je pouvais aider. Elle était bien contente, c'est lourd un mort figure-toi, et pas très coopératif! On t'a enlevé le pyjama, et elle a été bien contente encore quand je lui ai dit qu'on n'allait pas t'habiller. Ça m'a fait un effet très bizarre de te manipuler, parce qu'en te bougeant sur ce lit à eau ça faisait des bruits, des drôles de petits clapotis, et moi j'ai cru que c'était en toi... j'imaginais la matière qui se relâche, les chairs qui s'affaissent, les liquides qui remuent. De la viande on pense..."

" Une dépouille mon fils, une dépouille, bientôt plus rien de ce qui faisait moi, mais comment dire, des humeurs, de l'humus de corps. "
" Oui P'pa, et si vite, là tout de suite plus rien de vraiment toi, seulement l'enveloppe, inerte, et tout l'intérieur qui doit commencer à pourrir... On t'a mis dans un grand sac blanc, l'infirmière a refermé la fermeture-éclair jusqu'en haut. Et voilà t'étais devenu plus qu'un colis, en attente d'embarquement pour le Styx ".
" Ben dis donc fiston, c'est pour qu'on parle de ma mort que tu m'as invoqué ? "

" Non P'pa, ça serait pour parler de la vie, au contraire! Tu sais que je suis devenu un père, moi aussi ? J'ai une petite, Andrea. Belle, et grave. Eh oui, déjà un peu grave, et ça m'empêche de dormir tu comprends ! Alors, dis voir P'pa, comment je peux faire, pour qu'elle ait du bonheur, plein de bonheur ? "

Il est resté d'abord étonné, puis je l'ai vu sourire, de ce sourire là lointain et mystérieux qu'il m'avait si souvent offert, et puis l'oeil s'est voilé, mon papa nostalgie à moi, ses traits se sont lentement effacés, et alors le fantôme a disparu, dans le silence de ma peine éternelle.

29/05/2014

Morne océan

Marin noyé, broyé dans ses flots de défaites, marin en perdition, sans plus aucun repère où accrocher l'espoir, marin roulé à l'écume des jours noirs. Tant de jours, des années de naufrage en solitaire. À présent marin échoué aux rivages de sa conscience, misérable, vacillante sa conscience! Laminée.
Naufragé rompu, face à terre et les bras en croix, échoué dans ce petit matin blême, la tête enfouie contre le sable, l'oreiller, naufragé gisant sur son lit. Ouvre un œil, puis l'autre. Circonspect... Encore un jour de naufrage, un jour sinistré, un jour à vivre noyé. Se lève prudemment, se lève noué, comment se fait-il que les douleurs de l'âme vous rompent autant les os? S'approche lentement de la baie vitrée, parcourt d'un œil torve le morne océan de ce jour, pareil à tous les jours.

Allez... faire le café ! Premier des petits rituels, ces pantomimes quotidiennes, désolées, nécessaires, qui vous ramèneront inéluctablement au soir. Se lever au matin pour atteindre le soir, rejoindre à nouveau la page blanche de la nuit, où les heures ne pèseront plus.
Table, chaise, mur.
Mur.

 

Carillon de la porte d'entrée! Tiens donc, qui vient troubler ce néant parfaitement organisé, ce néant nécessaire et suffisant, dans cette vie réduite à une donnée mathématique de base? Soit une vie... et rien de plus. Soit une vie... Pour toute vie, quelle que soit la vie, il existe une vie et une seule. Bon, et alors? Qui ose troubler l'ordre parfait des non-choses? Quel importun?
Enfile son jean, tire sur le tee-shirt, passe sa main dans les cheveux et puis frotte vaguement son visage avant d'ouvrir, pour faire comme si, quand même...
C'est une femme. On s'en doutait, autrement on ne ferait pas écrivain. Vu l'ambiance, et là où il en est, le mieux c'est encore une femme. Si ça avait été un mec, ç'aurait sûrement été pour un calendrier de fin d'année ! Même aujourd'hui...
Est-ce qu'elle est belle ? Va savoir! En tout cas elle n'y croit pas vraiment elle-même, et ça se sent. Ca paraît forcé, on comprend qu'elle est apprêtée en femme, là devant nous, en mi-femme plus exactement, dans le seul but de paraître conforme : elle a les cheveux mi-longs tout comme il faut, elle a un sourire mi-sensuel comme on voit dans les pubs, elle a une jupe rouge mi-jambe et des bottes mi-mollet. Elle est mi-gnonne quoi ! Peut-être qu'en dessous, si elle enlève tous ses mi, elle sera belle, elle sera vraie. Elle est à mi-vie.
Et elle doute, je vous dirais...
"Bonjour monsieur, excusez-moi, vous n'auriez pas vu passer un bateau ?"