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10/06/2014

Alifib my lord

Si l'on veut rendre hommage à nos frères précurseurs qui auront parcouru le chemin des Vérités Célestes, nul besoin de se rejouer Easy Rider. Il serait futile et vain de repartir chevaucher en Harley les vastes plaines d'Amérique, cheveux libérés au vent sous un bandeau coloré. Et nul besoin non plus de repeindre de mille couleurs psychédéliques un bus de ramassage scolaire pour s'en aller franchir les Portes de la Perception, comme l'auront fait les Merry Pranksters, dernier maillon de la Beat generation, ceux-là même qui ont relié Jack Kerouac à Timothy Leary.

Pas la peine, on a tout ce qu'il faut chez nous.

Déjà quand je me déplace en voiture je préfère emprunter les jolies routes secondaires de nos régions, à peu près sûr et joyeusement fataliste d'arriver bien en retard là où d'ailleurs on ne m'attend généralement plus... Ça laisse une chance de tomber par hasard, à la sortie d'un virage, sur le palais idéal d'un facteur nommé Cheval, ou bien, en face d'un bureau de tabac où l'on s'était arrêté pour refaire son plein de nicotine, découvrir une église dont les vitraux passent imperceptiblement du gris au bleu-rosé. Avoir aussi la chance de traverser au petit bonheur une cité du Gard baptisée Pont Saint-Esprit, en hommage au magnifique pont qu'elle a érigé sur le Rhône, au XIIIème siècle... et puis aussi Pont Saint-Esprit c'est le village halluciné ! Pont Saint-Esprit, l'affaire du pain maudit ! toute une communauté sous trip, les vieillards et les chiens qui ensemble se mirent à aboyer à la lune, les enfants à galoper dans les églises en poussant des cris déments, les ouvriers agricoles et les notables à s'insulter en javanais, les paysannes dans leurs robes noires à tourniquer telles des poupées derviches, les bigotes tout également, et même celles dont on disait déjà qu'elles étaient folles, et qui ont dû bien se régaler.

Everyone spaced out, in Pont Saint-Esprit !

Le 16 août 1951, un empoisonnement par le pain frappe la petite ville gardoise de Pont-Saint-Esprit : plus de trois cents personnes tombent malades. Une trentaine d'individus sont pris de démence et internés en hôpital psychiatrique. Cette intoxication est attribuée à une maladie du seigle, l'ergot de seigle (cf ergotisme) dont un alcaloïde va permettre la synthèse, l'acide lysurgique (LSD). C'est ici

J'ai garé la voiture, dans l'urgence. Il fallait impérativement que j'étreigne cette cité, que j'aille la saisir à bras-le-corps, frotter ma conscience innervée à la puissance de l'Esprit Céleste, qui certainement errait encore le long de ces murailles. J'allais célébrer la révélation du Grand Secret, l'énergie sacrée de la vie, apparue là, aux yeux de tous, pour sa plus grande gloire, un jour d'été de 1951.
Et d'abord j'ai voulu rendre hommage à nos valeureux anciens qui auront reçu cette Révélation, les oints de la Conscience, m'imprégner du souvenir de cet évènement fantastique. Aussi je coupais vers le centre du village, pour découvrir la statue qui les honorerait ! J'ai vite repéré la place centrale, flanquée d'un jardin parsemé de quelques rangées de fleurs tranquilles, mais la statue que j'escomptais, ma statue, je ne l'ai pas trouvée.

Tiens donc !
Pourtant s'il est une statue à ériger c'est bien celle-là. L'évidence statuaire...
L'acide, comprenez-vous, résout le paradoxe de l'existence : en toute chose, un chien, une feuille, un voisin, il révèle le Feu Créateur qui l'anime, et dans le même temps il pointe l'affadissement de ce feu dans la forme objectivée. Non monsieur, pas des mots, allez-y voir et vous verrez ... dans le même temps vous dis-je ! Transcendance et déchéance. L'Esprit et sa matérialisation qui le corrompt. Et l'angoisse aussi, qui ronge, à cause de la pensée, notre compulsive pensée, qui se découvre soudain misérable, apeurée, inutile..
Les viscères de la Création, on dirait... là, devant nos yeux, sous acide !

Une statue donc, facile, c'est d'ailleurs bien cela qu'elles tentent toutes de raconter les statues ! cette grandeur déchue, l'Esprit prisonnier de sa gangue de pierre, ou de bronze. Ici des mains tendues, des corps qui s'entre-mêlent dans la souffrance, dans la pesanteur du vivre, des bouches comme des cris, mais dans le même temps ces yeux, ces regards portés vers la beauté, vers l'infini bonheur, vers le divin...!
Eh bien non, pas de statue à la gloire de nos valeureux défoncés de Pont Saint-Esprit ! Nibe, un parterre de fleurs, qui fait comme si de rien n'était, comme si rien n'avait jamais été, de tout temps… Ben voyons ! Bon Dieu, quel aveuglement, quelle incompréhension devant le miracle révélé, accompli grâce à l'étourderie d'un simple minotier, notre Saint Ignace de la Défonce... Quelle étroitesse d'esprit, ces spiripontains...

Je me suis mis alors à parcourir fiévreusement les rues de la cité, pour y déceler les signes. J'étais un peu en flash-back, en retour d'acide. En croisant les rares passants, dans le soir montant, je ressentais les vibrations qu'ils émettaient, dans un halo de couleur mauve, plus ou moins chaud.
J'y étais, quoi. Vous y auriez été aussi.

En vérité on y est, tous, toujours. On fait juste semblant de ne pas s'en rendre compte, on se conforme à la pesanteur du monde, on se laisse aller au déterminisme des vies, dans la matrice rassurante du temporel, du tangible. Mais on sait bien qu'au dessus il y a l'éclair, si puissant, l'éclair de vie...
No sabemos lo que pasa, y eso es lo que pasa...Laissons donc venir à nous ce que nous ne comprenons pas, sans crainte, qui fera exploser cela que nous croyions comprendre, qui n'était que la part infime de l'existence, sa part de misère.

 

Yes.
Bon, salut, je repars en mer.
Je vous embrasse

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