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16/06/2014

Parole de mots

Faut dire que je suis resté pas mal de temps à rien foutre, juste regarder au dessus de mon nez, voir comment ça bougerait, par là... quelques années !
Et c'est alors que l'écrit vint. Comme je vous l'écris. Vint.
Les mots m'habitent, ma chère, voulez-vous bien l'admettre, et où puis-je vous les mettre ?

Je vous explique, c'est disposition mentale ! Les mots, avec moi, ils se laissent faire, pas farouches pour deux ronds. A leurs yeux je ne suis pas dangereux, je ne suis qu'un presque vieux qui veut encore s'amuser un petit peu, aussi ils m'accordent de bon coeur leur compagnie. Après le départ de K. au travail je m'installe dans mon fauteuil en osier devant la fenêtre, je porte le regard au loin, tout loin, comme si je n'étais presque plus nulle part en vérité, et alors les mots envahissent ce presque nulle part où je me trouve, ils se baladent, ils me passent devant, ils flottent, ou bien même au dedans ils me parlent, ils me susurrent leur drôle de sonorité à l'oreille. Gare maritime. Embouchure. Volubilis. Vaquer par exemple, oui vaquer.

Au bout d'un moment, ça peut durer, hein, des heures, ils me proposent d'allumer l'ordi pour que je vous raconte. Et soudainement voilà qu'ils sont fin prêts, tous bien ordonnés les uns derrière les autres. C'est rare que ça se chamaille, oh bien sûr il y a quand même toujours les de, les par, et puis les en, tous ces petits trucs de rien qui zigzaguent, tentent de se doubler l'un l'autre, ceux-là oui c'est exact ils sont un peu embêtants, pas chez vous ? mais les autres, impeccables ! Sages comme des huîtres, dirait ma voisine.

Voilà, on s'amuse comme ça toute la journée, les mots et moi
Aujourd'hui c'est encore eux qui sont venus me chercher pour faire ce post. Une délégation s'est d'abord avancée, annoncée, en habit de ville et moustache de sergent
"Septimus, le post qu'on a fabriqué ensemble hier nous dérange aujourd'hui. Nos collègues - méchanceté, pisse-froid, fiellosité, manigances, salir, ordurières, malotru - font partie intégrante de notre belle famille, cependant il ne faudrait pas qu'ils restent trop longtemps à narguer l'oeil de tes lecteurs, il faut savoir que certains mots de par chez nous peuvent devenir toxiques assez rapidement."

Les mots tu vois, ils nous veulent que du bien !
"Ok les gars, qu'est-ce qu'on pourrait raconter alors ?"
"Si tu permets, aujourd'hui on aimerait te proposer une citation concurrente, qu'on a dénichée sur ton netvibes, là où tu planques les mots qui s'entendent avec d'autres blogueurs. Elle est d'Eric Chevillard, citation n°846 du mercredi 24 mars, elle nous a bien plu celle-là, ça parle de nous, un peu comme ici, mais là-bas carrément on prend forme. Regarde !"

"À Murano, le souffle de l’homme forme de petits objets en verre, des biches, des dauphins. Mais, plutôt que dans son atelier, c’est chez lui qu’il faudrait pouvoir l’observer, dans son foyer, quand il râle, quand il se plaint, quand il jure."

Ils étaient drôlement joyeux mes mots, vous les auriez vu, à s'imaginer en pâte de verre à Murano ! Faut pas rêver je leur ai dit, on n'a pas les moyens, on reste à Créteil !

13/06/2014

Lettre à ma fille

Ma fille, tu sais j'en ai vu des visages, des milliers de milliers. Ces visages apparus, ces regards qui se seront croisés, ça aura été souvent comme une minuscule aventure au fil de mes jours. Là, dans ce vif-éclair, quelque chose à lire dans l'urgence, quelque chose qui raconte toujours la même histoire et cependant toujours différemment énoncé, ce petit éclair spécifique à chacun, qui parle de notre humanité, multiple et diverse et pourtant une, là, elle, la vie, dans ces regards saisis, chapardés.

Peut-être ai-je perdu de mon acuité visuelle, ou peut-être suis-je devenu moins avide de l'autre, plus absent, plus abstrait, enfin voilà qu'à présent je ressens moins ces regards, ils ne m'émeuvent plus autant. C'est peut-être tant mieux.

Je veux cependant te dire que chaque fois que je croise ton regard à toi, me revoilà parti en mer d'humanité, à glisser sur les courants puissants de la vie, dans ton regard, ma fille. Je tente d'y percevoir l'alchimie secrète qui fait la couleur spécifique de ton être, tous ces rires et ces silences, ces doutes peut-être aussi qui t'auront amenée là, depuis le premier jour, les mots et les gestes qui peut-être auront heurté, les miens va savoir, ma marque sur toi, dans tes yeux.

Dans tes yeux je cherche aussi à deviner les forces qui te sont acquises pour marcher vers demain, ce futur que je t'abandonne comme un voleur encombré, pire, comme un inconscient fébrile. On se sera gavé, ma fille ! Sauras-tu nous pardonner ?

Ironie du sort, depuis quelques mois je vis en pénitence. Il se peut que je n'arrive pas, moi, à me pardonner. Punition que je m'inflige, ou conséquence de mes inconséquences, tribut, trop bu, payer !

Car voici que l'expédient devient à présent le centre. Si tu voyais comme mon mental s'est rétréci, racorni. Mes désirs sont riquiqui. Rentrer dormir chez R et B parce que là-bas je trouverai une chemise propre. Il y a aussi ce tableau de Zarou que j'ai entreposé chez JP, il faudra que je trouve le temps de passer le prendre, pour l'amener à Drouot. Demain peut-être. Et mes petits amplis avec le caddy, dans la cave, chez ta mère, les récupérer, aller se balader dans le quartier, accrocher une date pour passer jouer dans un bar. J'aimerais ça. Plus tard. Mais bon, en attendant retourner chez R et B, à cause de la chemise. Et puis mon blog, devenir assez vite un grand écrivain. Assez vite, avant que tout ne s'arrête définitivement. En attendant rentrer chez R et B, pour la chemise, et les chaussettes aussi.

Tout est lent, tellement lent. Rien n'avance vraiment sinon les heures, et moi accrochées à elles, une après l'autre. La journée se tord dans la gêne, quand on est recueilli on a souvent le geste hésitant, cette impression pénible d'être surnuméraire, en trop, être devenu un provisoire qui dérange les vies installées, les vies sereines. Surtout ne pas le montrer, faire comme si tout cela était neutre, ne pas exprimer son désarroi, car très vite les bienfaiteurs imagineraient que leur gentillesse est ressentie comme une blessure... ce qui est pourtant bien proche de ma vérité, je te l'avoue. Aussi quand la fatigue s'abat, quel bonheur enfin d'éteindre cette journée, rejoindre la paix des songes, la page blanche.

 

Cette lettre, qui s'achève ici, mon souffle reposé, faut-il que je la publie ? Ou faut-il que je te l'envoie, et que toi tu me dises
«Non Papa, tu me fais peur avec ta vie en guenilles, je ne veux pas la voir étalée.»
ou alors «Yo man p'a, tu m'as fais rire avec tes vieux états d'âme, t'aurais pas 50 € pour une belle paire de bottes, c'est pas cher »
Et moi du coup je rirais « Désolé ma fille, pas de bras pas de chocolat!»

12/06/2014

Mis judeos

Ah! pour ça mademoiselle, c’est toute une histoire, on dirait une épopée et puis tout autant un conte des mille et une nuits, qu’ils voudraient bien nous faire accroire, mais permettez-moi de vous dire d’abord ceci, et c’est la plus stricte vérité mademoiselle, ils perdent leurs dents, comme tout le monde, une après l’autre, surtout vers la fin ! Et leur kaddish, ce n’est pas un chien non, c’est pour quand ils sont morts, aussi moi je pense que les juifs, si vous vous voulez mon avis mademoiselle qui êtes bien jolie, ces juifs ils ont beaucoup à voir avec le temps qui passe... et donc avec la mort, nécessairement. Je ne dis pas ça à cause de leur dernière histoire, leur Shoah, non, moi je dirais depuis toujours, à y penser déjà, à tourner tout ça dans leur tête, comment ça se fait qu’on est là, à vivre, c’est quoi l’arnaque ?

Je me les représente parfois en un long cortège, un interminable cortège qui cheminerait lentement, de la vie à la mort, tout en devisant. Depuis la nuit des temps. Accompagnés de leurs enfants sages, je les vois comme ça leurs enfants également, un peu trop sages, par les rues. Et donc mes juifs, à cheminer ainsi l’âme en peine, ou l’âme en quête, évidemment ça les rend songeurs, on les voit méditer, le dos légèrement courbé comme il se doit quand on a le poids des ans sur les épaules, et je comprends qu’ils se tiennent alors tous un peu par la barbichette, en raison précisément de ce chemin qu’ils parcourent, et qui les interroge. Ou qu’ils interrogent… on n’est sûr de rien, vous savez !

Et figurez-vous, c’est pour ça qu’ils dansent aussi ! Ça va avec ! Ben oui, à cause de cette foutue vie, vous comprenez ? Le mystère de la vie... Vous êtes bien jolie, je ne sais plus si je vous l’avais dit, je me fais un peu vieux moi aussi, à déblatérer ainsi sur mes juifs…

Allez, zaï zaï zaï, zaï zaï zaï, vous voyez c’est facile, vous dansez bien !


A se dandiner comme ça, de la vie à la mort, avec des questions qui n’en finissent pas de se présenter, ça vous donne un petit air taquin, un petit air d’entre-deux. Il paraît qu’il y en a à qui ça ne plairait pas. Bon, mais quoi, faudrait s’excuser ? Ah…
En Galicie, dans un misérable petit village oublié de tous, où jamais n’était passé un marchand, encore moins un érudit, vivait un pauvre bougre qui ne faisait rien parce qu’il ne savait rien faire, aujourd’hui on dirait l’idiot du village. Voyant qu’il se morfondait les hommes de la communauté se sont réunis, et ont décidé de lui confier une mission : « Tu vas aller au croisement de la grand-route, tout là-bas, à deux heures de marche, tu t’assieds, tu attends, et quand tu entends dire que le Messie est arrivé, tu accoures immédiatement nous prévenir ». Ce que fit donc le bonhomme, jour après jour, mois après mois, année après année. Un soir qu’il revenait, bien fatigué, le rabbi l’interroge « Alors ? » - « Non Rabbi, pas de Messie aujourd’hui » - « Dis voir, tu ne désespères pas, à attendre ainsi toute la journée ? » - « Oui, un petit peu bien sûr Rabbi… mais il y a la sécurité de l’emploi ! »
Zaï zaï zaï, zaï zaï zaï, qu’est-ce que vous dansez bien, mademoiselle !

Mes juifs ont la peau dure à ce qu’on dit, pour moi c’est un petit sens de la survie qui leur est venu avec le temps, leur maigre flamme de bougie sous le vent, le vent des impondérables, ces petites et grandes misères dont il aura bien fallu s'accommoder, tout au long de ce long chemin. Candles in the rain…
Tiens, je vous parlerais bien de certains livres que j’ai eu l’honneur et le plaisir de consulter, mais on est si bien à danser ici, et puis j’aurais l’air de me donner un air, comme si je savais des choses, alors que je vous ai à peu près tout dit déjà, et surtout que vous êtes bien jolie ! Juste quand même j’aimerais vous dire que les mots, les mots vous imaginez, ils forment la vie avec, leur vie… mais bon c’est en hébreu, alors là tout de suite entre nous ça ferait un peu chinois !

Israël, vous me dites ! Ah ça, c’est une autre chanson, mademoiselle…

La proximité historique entre la destruction des juifs et la constitution de l’État, le rôle décisif de la catastrophe juive dans l’obtention et la fondation d’Israël ont ravivé, dans l’espace sioniste israélien moderne, le mythe antique renouvelé de destruction et de rédemption, d’impuissance et de toute-puissance. La formation de l’israélité et de la toute-puissance israélienne, la légitimation de cette dernière et des ses pratiques à partir de l’impuissance totale des juifs d’Europe, et le lien inévitable entre elles, se sont progressivement consolidées grâce au conflit israélo-arabe.
« Les millions de juifs exterminés parce qu’ils étaient sans patrie nous contemplent depuis les cendres de l’histoire israélienne et nous exhortent à coloniser et à construire une terre pour notre peuple » a déclaré Moshe Dayan
…. Depuis, toutes les guerres d’Israël ont été perçues, définies et conceptualisées dans des termes liées à la Shoah… La nazification de l’ennemi, quel qu’il soit, et la transformation de chaque menace sécuritaire en danger d’extermination totale ont donc caractérisé, des années 40 à nos jours, les discours des élites politiques comme le jargon de la presse ou la conversation des gens dits « ordinaires ». En octobre 2000, quand Israël déclencha une offensive militaire massive pour écraser l’insurrection palestinienne, M. Shimon Pérès dit à Arafat : « Israël ne peut pas se permettre une autre Shoah ». 
(extrait d’un article de Idith Zertal, historienne israélienne, in Manière de voir, le Monde diplomatique, Histoires d’Israël, 2008)

 

Vous voyez mademoiselle, c’est pas la chanson des juifs que je préfère, cette chanson-là. Et je n’aime pas trop ceux qui la chantent, ils me font de la gêne, même ! 
Être juif c’est peut-être un peu pleurer, mais quand même ! Il y a la vie, non ? Et c’est pour tout le monde pareil !