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12/06/2014

Mis judeos

Ah! pour ça mademoiselle, c’est toute une histoire, on dirait une épopée et puis tout autant un conte des mille et une nuits, qu’ils voudraient bien nous faire accroire, mais permettez-moi de vous dire d’abord ceci, et c’est la plus stricte vérité mademoiselle, ils perdent leurs dents, comme tout le monde, une après l’autre, surtout vers la fin ! Et leur kaddish, ce n’est pas un chien non, c’est pour quand ils sont morts, aussi moi je pense que les juifs, si vous vous voulez mon avis mademoiselle qui êtes bien jolie, ces juifs ils ont beaucoup à voir avec le temps qui passe... et donc avec la mort, nécessairement. Je ne dis pas ça à cause de leur dernière histoire, leur Shoah, non, moi je dirais depuis toujours, à y penser déjà, à tourner tout ça dans leur tête, comment ça se fait qu’on est là, à vivre, c’est quoi l’arnaque ?

Je me les représente parfois en un long cortège, un interminable cortège qui cheminerait lentement, de la vie à la mort, tout en devisant. Depuis la nuit des temps. Accompagnés de leurs enfants sages, je les vois comme ça leurs enfants également, un peu trop sages, par les rues. Et donc mes juifs, à cheminer ainsi l’âme en peine, ou l’âme en quête, évidemment ça les rend songeurs, on les voit méditer, le dos légèrement courbé comme il se doit quand on a le poids des ans sur les épaules, et je comprends qu’ils se tiennent alors tous un peu par la barbichette, en raison précisément de ce chemin qu’ils parcourent, et qui les interroge. Ou qu’ils interrogent… on n’est sûr de rien, vous savez !

Et figurez-vous, c’est pour ça qu’ils dansent aussi ! Ça va avec ! Ben oui, à cause de cette foutue vie, vous comprenez ? Le mystère de la vie... Vous êtes bien jolie, je ne sais plus si je vous l’avais dit, je me fais un peu vieux moi aussi, à déblatérer ainsi sur mes juifs…

Allez, zaï zaï zaï, zaï zaï zaï, vous voyez c’est facile, vous dansez bien !


A se dandiner comme ça, de la vie à la mort, avec des questions qui n’en finissent pas de se présenter, ça vous donne un petit air taquin, un petit air d’entre-deux. Il paraît qu’il y en a à qui ça ne plairait pas. Bon, mais quoi, faudrait s’excuser ? Ah…
En Galicie, dans un misérable petit village oublié de tous, où jamais n’était passé un marchand, encore moins un érudit, vivait un pauvre bougre qui ne faisait rien parce qu’il ne savait rien faire, aujourd’hui on dirait l’idiot du village. Voyant qu’il se morfondait les hommes de la communauté se sont réunis, et ont décidé de lui confier une mission : « Tu vas aller au croisement de la grand-route, tout là-bas, à deux heures de marche, tu t’assieds, tu attends, et quand tu entends dire que le Messie est arrivé, tu accoures immédiatement nous prévenir ». Ce que fit donc le bonhomme, jour après jour, mois après mois, année après année. Un soir qu’il revenait, bien fatigué, le rabbi l’interroge « Alors ? » - « Non Rabbi, pas de Messie aujourd’hui » - « Dis voir, tu ne désespères pas, à attendre ainsi toute la journée ? » - « Oui, un petit peu bien sûr Rabbi… mais il y a la sécurité de l’emploi ! »
Zaï zaï zaï, zaï zaï zaï, qu’est-ce que vous dansez bien, mademoiselle !

Mes juifs ont la peau dure à ce qu’on dit, pour moi c’est un petit sens de la survie qui leur est venu avec le temps, leur maigre flamme de bougie sous le vent, le vent des impondérables, ces petites et grandes misères dont il aura bien fallu s'accommoder, tout au long de ce long chemin. Candles in the rain…
Tiens, je vous parlerais bien de certains livres que j’ai eu l’honneur et le plaisir de consulter, mais on est si bien à danser ici, et puis j’aurais l’air de me donner un air, comme si je savais des choses, alors que je vous ai à peu près tout dit déjà, et surtout que vous êtes bien jolie ! Juste quand même j’aimerais vous dire que les mots, les mots vous imaginez, ils forment la vie avec, leur vie… mais bon c’est en hébreu, alors là tout de suite entre nous ça ferait un peu chinois !

Israël, vous me dites ! Ah ça, c’est une autre chanson, mademoiselle…

La proximité historique entre la destruction des juifs et la constitution de l’État, le rôle décisif de la catastrophe juive dans l’obtention et la fondation d’Israël ont ravivé, dans l’espace sioniste israélien moderne, le mythe antique renouvelé de destruction et de rédemption, d’impuissance et de toute-puissance. La formation de l’israélité et de la toute-puissance israélienne, la légitimation de cette dernière et des ses pratiques à partir de l’impuissance totale des juifs d’Europe, et le lien inévitable entre elles, se sont progressivement consolidées grâce au conflit israélo-arabe.
« Les millions de juifs exterminés parce qu’ils étaient sans patrie nous contemplent depuis les cendres de l’histoire israélienne et nous exhortent à coloniser et à construire une terre pour notre peuple » a déclaré Moshe Dayan
…. Depuis, toutes les guerres d’Israël ont été perçues, définies et conceptualisées dans des termes liées à la Shoah… La nazification de l’ennemi, quel qu’il soit, et la transformation de chaque menace sécuritaire en danger d’extermination totale ont donc caractérisé, des années 40 à nos jours, les discours des élites politiques comme le jargon de la presse ou la conversation des gens dits « ordinaires ». En octobre 2000, quand Israël déclencha une offensive militaire massive pour écraser l’insurrection palestinienne, M. Shimon Pérès dit à Arafat : « Israël ne peut pas se permettre une autre Shoah ». 
(extrait d’un article de Idith Zertal, historienne israélienne, in Manière de voir, le Monde diplomatique, Histoires d’Israël, 2008)

 

Vous voyez mademoiselle, c’est pas la chanson des juifs que je préfère, cette chanson-là. Et je n’aime pas trop ceux qui la chantent, ils me font de la gêne, même ! 
Être juif c’est peut-être un peu pleurer, mais quand même ! Il y a la vie, non ? Et c’est pour tout le monde pareil !

10/06/2014

Alifib my lord

Si l'on veut rendre hommage à nos frères précurseurs qui auront parcouru le chemin des Vérités Célestes, nul besoin de se rejouer Easy Rider. Il serait futile et vain de repartir chevaucher en Harley les vastes plaines d'Amérique, cheveux libérés au vent sous un bandeau coloré. Et nul besoin non plus de repeindre de mille couleurs psychédéliques un bus de ramassage scolaire pour s'en aller franchir les Portes de la Perception, comme l'auront fait les Merry Pranksters, dernier maillon de la Beat generation, ceux-là même qui ont relié Jack Kerouac à Timothy Leary.

Pas la peine, on a tout ce qu'il faut chez nous.

Déjà quand je me déplace en voiture je préfère emprunter les jolies routes secondaires de nos régions, à peu près sûr et joyeusement fataliste d'arriver bien en retard là où d'ailleurs on ne m'attend généralement plus... Ça laisse une chance de tomber par hasard, à la sortie d'un virage, sur le palais idéal d'un facteur nommé Cheval, ou bien, en face d'un bureau de tabac où l'on s'était arrêté pour refaire son plein de nicotine, découvrir une église dont les vitraux passent imperceptiblement du gris au bleu-rosé. Avoir aussi la chance de traverser au petit bonheur une cité du Gard baptisée Pont Saint-Esprit, en hommage au magnifique pont qu'elle a érigé sur le Rhône, au XIIIème siècle... et puis aussi Pont Saint-Esprit c'est le village halluciné ! Pont Saint-Esprit, l'affaire du pain maudit ! toute une communauté sous trip, les vieillards et les chiens qui ensemble se mirent à aboyer à la lune, les enfants à galoper dans les églises en poussant des cris déments, les ouvriers agricoles et les notables à s'insulter en javanais, les paysannes dans leurs robes noires à tourniquer telles des poupées derviches, les bigotes tout également, et même celles dont on disait déjà qu'elles étaient folles, et qui ont dû bien se régaler.

Everyone spaced out, in Pont Saint-Esprit !

Le 16 août 1951, un empoisonnement par le pain frappe la petite ville gardoise de Pont-Saint-Esprit : plus de trois cents personnes tombent malades. Une trentaine d'individus sont pris de démence et internés en hôpital psychiatrique. Cette intoxication est attribuée à une maladie du seigle, l'ergot de seigle (cf ergotisme) dont un alcaloïde va permettre la synthèse, l'acide lysurgique (LSD). C'est ici

J'ai garé la voiture, dans l'urgence. Il fallait impérativement que j'étreigne cette cité, que j'aille la saisir à bras-le-corps, frotter ma conscience innervée à la puissance de l'Esprit Céleste, qui certainement errait encore le long de ces murailles. J'allais célébrer la révélation du Grand Secret, l'énergie sacrée de la vie, apparue là, aux yeux de tous, pour sa plus grande gloire, un jour d'été de 1951.
Et d'abord j'ai voulu rendre hommage à nos valeureux anciens qui auront reçu cette Révélation, les oints de la Conscience, m'imprégner du souvenir de cet évènement fantastique. Aussi je coupais vers le centre du village, pour découvrir la statue qui les honorerait ! J'ai vite repéré la place centrale, flanquée d'un jardin parsemé de quelques rangées de fleurs tranquilles, mais la statue que j'escomptais, ma statue, je ne l'ai pas trouvée.

Tiens donc !
Pourtant s'il est une statue à ériger c'est bien celle-là. L'évidence statuaire...
L'acide, comprenez-vous, résout le paradoxe de l'existence : en toute chose, un chien, une feuille, un voisin, il révèle le Feu Créateur qui l'anime, et dans le même temps il pointe l'affadissement de ce feu dans la forme objectivée. Non monsieur, pas des mots, allez-y voir et vous verrez ... dans le même temps vous dis-je ! Transcendance et déchéance. L'Esprit et sa matérialisation qui le corrompt. Et l'angoisse aussi, qui ronge, à cause de la pensée, notre compulsive pensée, qui se découvre soudain misérable, apeurée, inutile..
Les viscères de la Création, on dirait... là, devant nos yeux, sous acide !

Une statue donc, facile, c'est d'ailleurs bien cela qu'elles tentent toutes de raconter les statues ! cette grandeur déchue, l'Esprit prisonnier de sa gangue de pierre, ou de bronze. Ici des mains tendues, des corps qui s'entre-mêlent dans la souffrance, dans la pesanteur du vivre, des bouches comme des cris, mais dans le même temps ces yeux, ces regards portés vers la beauté, vers l'infini bonheur, vers le divin...!
Eh bien non, pas de statue à la gloire de nos valeureux défoncés de Pont Saint-Esprit ! Nibe, un parterre de fleurs, qui fait comme si de rien n'était, comme si rien n'avait jamais été, de tout temps… Ben voyons ! Bon Dieu, quel aveuglement, quelle incompréhension devant le miracle révélé, accompli grâce à l'étourderie d'un simple minotier, notre Saint Ignace de la Défonce... Quelle étroitesse d'esprit, ces spiripontains...

Je me suis mis alors à parcourir fiévreusement les rues de la cité, pour y déceler les signes. J'étais un peu en flash-back, en retour d'acide. En croisant les rares passants, dans le soir montant, je ressentais les vibrations qu'ils émettaient, dans un halo de couleur mauve, plus ou moins chaud.
J'y étais, quoi. Vous y auriez été aussi.

En vérité on y est, tous, toujours. On fait juste semblant de ne pas s'en rendre compte, on se conforme à la pesanteur du monde, on se laisse aller au déterminisme des vies, dans la matrice rassurante du temporel, du tangible. Mais on sait bien qu'au dessus il y a l'éclair, si puissant, l'éclair de vie...
No sabemos lo que pasa, y eso es lo que pasa...Laissons donc venir à nous ce que nous ne comprenons pas, sans crainte, qui fera exploser cela que nous croyions comprendre, qui n'était que la part infime de l'existence, sa part de misère.

 

Yes.
Bon, salut, je repars en mer.
Je vous embrasse

09/06/2014

Après K.

"Eh bien viens donc avec nous au Cambodge, tu te trouveras une petite cambodgienne !" Ah oui c’est vrai on fait de l’humour ici, un humour de parvenus ! Comme si vivre était aussi simple que ça, jouir, profiter, comme s’il suffisait de poser ses envies et ça marcherait, grands et forts comme on serait devenus. Le monde se plierait à notre volonté… Une petite cambodgienne, une, et que ça saute !! Et puis tout le reste qui va avec, puisqu'on y serait… des long drinks, vautrés dans des lounge bars, et des discussions interminables sur le bien fondé de nos désirs.
Eléonore proteste, pour la forme :
"Non mais tu t’entends Roman… Tu te trouveras une petite cambodgienne !"
"Ben oui… puisqu’il a perdu sa petite serbe !"
A moi de protester, et je bafouille que non non, pas comme ça, pas dire comme ça
"D’abord elle n’est pas petite, Karine !"
Ca suffira. Parce que c’est compliqué. Compliqué.

Quand elle m’est apparue j’avais déjà bien entamé mon processus de décomposition, à me laisser glisser sur ce chemin qui descend lentement, tout droit inexorablement, vers plus rien. Pour mes frais de bouche à cette époque je profitais encore de quelques Assedic, mais je n’ai rien fait pour les remplacer, quand mes droits sont arrivés à épuisement.

C’est que j’essayais de ne plus rien avoir. C’était mon plan, pour mieux pouvoir raconter… C’est pas si bête, en vérité devriez essayer vous autres, faut dégager, tout dégager, ça libère l’esprit et vous donne un petit goût d’urgence existentielle, tout là maintenant, plus de faux semblants, plus rien à accrocher pour se faire croire encore, ou faire accroire aux autres.

Ma mère m’avait entretenu là-dessus : "Tu vois Septi" qu’elle m’avait énoncé un jour à brûle pourpoint – la scène avait du se dérouler devant un feu rouge, tous deux confortablement installés dans sa Pontiac et voilà qu’elle avait pris soudain son regard lointain, le regard plissé qui cherche, vous savez, quand on essaye de comprendre c’est quoi cette histoire qu’on est vivant sur terre - "Tu vois Septi… quand on n’a plus rien, mais vraiment plus rien, rien que la peau et les os pour dire… on se sent alors tout proche de quelque chose d’essentiel, quelque chose qui s'appelle la vie… Une vérité première, vérité absolue là, se sentir tout juste vivant, et exactement rien de plus, aucun artifice, rien de rien… Eh bien crois-moi, ressentir cela, dans ce dépouillement absolu, c’est une expérience incroyable, unique, tellement forte… Dans ce moment-là, oui, dans cet endroit-là, impossible, qui était justement la négation de la vie, ressentir alors cette liberté ultime, oui, la dernière liberté qui nous restait dans le camp, la magnifique liberté d’être encore vivant… Cette ultime et parfaite liberté ! Je l’oublie parfois, c’est sûr !" elle avait conclu en riant !

"Mais tu n’étais pas dans le dépouillement total, si j’ai bonne mémoire" j’ai rétorqué avec mon air vaguement futé, nonchalamment vautré au fond du siège passager de la Firebird, "Tu possédais quand même une cuillère et puis aussi une bonne paire de chaussures, si j’ai bien compris c’était un sacré capital d'avoir ces deux trucs là".

Les parents faut toujours les pousser vers, les retrancher dans leurs derniers, autrement on n’est pas leurs enfants. C’est le jeu. Parfois c’est méchant.
Elle a pris ça sereinement, j’ai eu du bol.
"Oui, une cuillère, sinon tu es mort, et des godillots qui n’entaillent pas les pieds, sinon tu te retrouves tout aussi mort… Et puis, tiens aussi ce vague truc idiot qu’on appelle l’espoir… Mais rien de plus… Et découvrir alors cette absolue richesse, tout simplement être en vie !... Tu te rends compte… Etre en vie ! Alors quand je nous vois comme aujourd’hui, à nous traîner sur la Croisette derrière ces touristes de luxe qui tiennent à exhiber leur suffisance, cette jouissance qu'ils éprouvent à se pavaner ici, ça me fait penser… et ça me ferait presque rire! Qu’est-ce qu’on accumule comme idioties pour se donner l’impression d’exister… alors que c’est juste le contraire !"

… Oui, à Karine on en était !

Je ne pense pas que ce soit à cause de ma mère, et de ses faits glorieux comme cuillère et godillots que je suis tombé dans cette obstination forcenée pour le ne-pas-faire, ne-plus-faire, tombé dans cet abandon et cette volonté de dérision. Pas uniquement en tout cas…

Je ne sais pas, c’est vous le psy, démerdez-vous !

En tout cas j’y étais, et ça me donnait un petit air bien à moi, le regard comme dans l’urgence, et plus trop de mièvreries à déblatérer sur c’est quoi ton téléphone portable. Un peu entier donc, ici et maintenant, la vie qui vous brûlerait les doigts, ouille ouille, mais c’est la vie dis donc !

Karine a des fesses extraordinaires, je pense qu’il est nécessaire de dire ça d’emblée… Humm, exactement parfaites pour les prendre en mains, douces, élastiques, un vrai sourire de fesses je vous jure, un miracle ces fesses, maman ! Et des jambes tout pareil, longues et souriantes, souples, accueillantes… Humm, c’était bon !
Et puis son petit berlingot, ah ! un pur régal, une douceur dont on ne se lassera jamais, tendrement offert à vos sollicitations, et qui vous susurre bientôt des contes hallucinants de cavernes ombragées, où des rivières perlées doucement se transforment en torrent.
Bon, mais on n’est pas là pour parler cul, non plus !
Tiens, et puis des petits seins vachement sympa, deux fervents compagnons de route, qui escortaient à plein régal nos aventures. Humm…comme c’était bon !

Et aussi Karine c'est un petit minois tout fin, avec de grands yeux verts qui ne demandent qu’à voir ce qu’il y a derrière la porte !
Eh bien derrière la porte, il y avait moi ! Et ça lui a plu à Karine.
Mon côté décalé, ça l’a bien attiré. Des copains de son âge elle en a plein, des futiles un peu, ou encore de gentils idéalistes théâtreux. Voire des petits parleurs de salon. Moi je crois bien que je faisais l’Homme, dans l’affaire… L’homme un peu blessé, ça le fait encore mieux, non ?
Faut dire qu’elle a dans le cœur comme un brevet de secouriste Karine, elle ramasse les oiseaux blessés, ou les petits enfants roumains les nuits d’hiver qu’il fait bien froid. Est-ce qu’elle m’aurait recueilli tout pareil, mais là un homme, un genre d’aigle blessé dans la ville ?
Je ne sais pas trop en vérité. Demandez-lui si vous la voyez. Je ne sais même pas, même plus, si elle le connait encore, le pourquoi de nous deux, alors…

Maintenant qu’on a un peu fait les présentations, je dois vous avouer que je n’ai jamais trop compris que cette histoire ait pu s’installer, et durer…
Pour moi ça aura été une divine surprise, tu penses ! Car le plus étonnant, en dehors de cette mystique des corps mentionnée précédemment, c’est qu’elle m’ait pris en l’état… en l’état de loser patenté. Hors Assedic, hors cadre, hors tout ! Offshore, le gars !
Pour elle, j’ai empoigné ma guitare, j’y suis allé de mon timbre de voix un peu brumeux de la vie, et j’ai balancé la sauce :

Il n’aurait fallu
Qu’un moment de plus
Pour que la mort vienne
Mais une main nue
Alors est venue
Qui a pris la mienne

Qui donc a rendu
Leurs couleurs perdues
Aux jours aux semaines
Sa réalité
A l’immense été
Des choses humaines

Moi qui frémissais
Toujours je ne sais
De quelle colère
Deux bras ont suffi
Pour faire à ma vie
Un grand collier d’air

C’est d’Aragon… quel salaud je vous jure ! Un faiseur en vérité, un fabricant d’émotions ! Mais pour débusquer du petit pincement de cœur c’est parfait, très utile dans ma catégorie de dragueur, la catégorie "spleen & je-ferai-la-vaisselle-plus-tard" !

C’est comme ça qu’elle m’a adoubé loser. Beautiful loser !!
Adoubé loser par Jolie Princesse Oie Blanche, qui me trouvait émouvant.
Eh bien, que voulais-tu qu’il advint ? Jai continué à loser, en toute quiétude, je me suis répandu dans ses fauteuils de rien-à-foutre, vautré sur ses canapés de blueseries en nuits blanches. Répandu en loserie. Beauf de la louze j’ai fait ! La louze bien au chaud, dans ses draps et à sa table.

Elle, c’est marrant, elle travaille !

Beaucoup d’heures par semaine, pour une misère de salaire. M’enfin, je n’allais pas me plaindre non plus… Au début de notre histoire, elle poursuivait son job de serveuse qui l’avait fait vivre durant ses années d’études à l'Université. Ca fait drôlement mal aux pieds et aux jambes en fin de journée, dis donc, serveuse ! Des kilomètres ! Et puis aussi toute une année elle a très gentiment réussi à faire du service public, elle est très attentionnée K., en culturel… à la bibliothèque de Sarcelles. Et puis elle est forte en livres !

Enfin depuis un an elle développe à plein temps ce qu’elle a toujours voulu faire, et le fruit de ses études, la traduction. La traduction ? Oui… du serbo-croate en français. Un drôle de travail de fourmi-araignée… Ca tricote bien la langue, la traduction. Parfois elle tombe sur du n’importe quoi, tricoté n’importe comment à l'origine, et il faut quand même tenter de le retricoter dans l'autre langue, là c’est plutôt chiant ! Dans le théâtre ça n’arrive pas trop souvent heureusement, et c’est sa spécialité le théâtre, les mots y ont plutôt un vrai goût bien à eux, ça donne ! Ce théâtre serbo-croate, il en raconte en ce moment ! des histoires de pauvres mecs qui se sont massacrés les uns les autres sans trop savoir pourquoi. Ce qui fait un peu réfléchir à l’humaine condition…

K. elle est forte en livres ! Voilà qu’elle s’est doucement penchée par dessus mon épaule, elle a vu ces fadaises-là, que je vous conte depuis quelques années, sur ce blog. A bien aimé. M’a gentiment caressé la nuque, en m’encourageant à continuer, qu’à son avis même je pourrais peut-être, si je voulais bien et que je faisais l’effort, si j’avais la constance… Ah ! l’effort, ah ! la constance… Ah !

Je n’ai jamais ramené de fleurs à la maison, mais je lui ai offert quelques textes. Par exemple sur l'inextricable balkanique, et puis aussi sur la jolie vie qu’on a quand on s’aime.

Elle de son côté, entre autre auteurs, m’a fait connaître Bohumil Hrabal, un tchèque qui nous est mort, mais qui avait une grande vivacité d’écrire, j’aurais bien aimé avoir été lui au lieu de moi, et même j'ai la prétention de trouver en lui quelques ressemblances avec ce que j'écris, aussi je ne résiste pas au plaisir de vous en mettre un bout ici, que vous compariez :

« Lorsque je surprenais mon mari en train d'écrire il ratait tout même la machine à écrire Perkeo s'affolait elle se mettait à projeter les touches dans le passage du ruban les touches se coinçaient mais tout en écrivant mon mari arrivait toujours à remettre les touches d'aplomb à les démêler avec deux doigts là encore la machine se montrait indestructible tout autre aurait eu les touches brisées mais cette machine là supportait le retour forcé des touches écartées enchevêtrées quand les doigts puissants de mon mari les arrachait les unes aux autres toute la machine se soulevait on aurait dit que les touches mordaient les doigts de mon mari la machine se cabrait furieusement restait suspendue en l'air refusait de lâcher les doigts puisla Perkeotombait brutalement sur le plancher mon mari la relevait la caressait des doigts à force de démêler les touches il avait les doigts tout noirs et comme en écrivant il touchait son visage il finissait par avoir la figure barbouillée donc il relevait la machine tombée à terre la jetait sur la table remettait une feuille blanche et la machine continuait à écrire comme si de rien n'était ainsi que disait Egon Bondy une vraie machine atomique elle devait tourner à l'énergie atomique. »

Bon je vois bien que je suis en train de vous faire accroire que j’ai été un brave gars toutes ces années, fantasque, petit poète ! Et je vois bien que vous seriez prêt à gober ça… Or c'est très exactement pas vrai ! Parce que loser, ça ne tient pas tout seul, ça vient nécessairement avec ses tristes attributs : colère, frustration, aigreur, jalousie ! Et si je sais faire le gentil avec des mots, pensez bien que pour le méchant je suis tout aussi doué, et même plus prompt à l’offense, à la vindicte, que pour la miellerie et l’eau de rose, comme je suis en train ici… en vérité ça me coule de la bouche tout naturellement, moi, la méchanceté !

Et alors j’assène ma méchanceté, comme vérité ultime du monde !

K. c’est tout le contraire, voyez-vous ! Elle veut tellement ne pas faire de peine à ceux qu’elle aime qu’elle va toujours essayer d’arranger, ne pas dire ce qui pourrait blesser, voire mentir s’il le faut. Elle va même se retrouver dans des situations inextricables pour ne pas avoir dit, pour ne pas avoir voulu faire de peine. Elle mentira par gentillesse, alors que si moi je dis la vérité, c’est par pure méchanceté ! J’assène des vérités douloureuses, frappées du sceau de ma soi-disant expérience du monde… ce qui l’enfonce elle dans une figure de naïve, d’oie blanche, tandis qu’alors je rayonne, resplendis, puisque je détiens la douloureuse, cruelle et implacable vérité du monde !

C’est sûrement ça qui l’aura lassée, Karine… ces errements perpétuels où je me débats, parfois charmant, tant d'autres fois cruel, cassant
A conclure, je ne me sens pas spécialement fier.
J’aurais du faire autrement.

Et puis voilà que je me suis rendu compte que je commençais à traîner le pas, qu’à vouloir encore coller à ces jolies fesses je me retrouvais à ahaner, souffle un peu court. Constat humiliant, pour un qui prétend imposer sa vérité au monde, un qui se targue de mener en conscience la barque de l’esprit sur les flots tourmentés de la vie… un peu court vieil homme, va te reposer Papy, et d’ailleurs tu radotes Tonton !
You are what you look, dit le sainge américain, et voici qu'on se retrouve à looker pity…

Au creux des alcôves bientôt le souffle va manquer, et la crainte même de cette faiblesse du corps va biaiser le jeu… Triste illusionniste, au bonneteau de l’amour tu vas précipiter le jeu - tiens mon plaisir, le voilà ! Déjà ? Eh oui chère naïve, si tu te donnes tu perds ta donne beauté, car je sombre avant que de me noyer…. Décidément oui, décidément bien court vieil homme, va mourir Papy !

Au temps prodigieux de l’adolescence, tôt, très tôt, est donné à chacun, nous vient, une ardeur qu’on baptise destinée. Forte au creux de notre ventre, elle n’exprime souvent rien de précis, désigne rarement un graal unique qui sera notre quête - ce piano, tu seras les doigts sur ce piano - mais pour autant elle s’inscrit en puissance, en avenir, elle sera la trace laissée par chacun dans la vie, notre trace, notre pas à venir, gravée en promesse au plus intime de notre corps.
Mais voici que sur le chemin emprunté, encore confiant, cette joyeuse ardeur au coeur, surgit le premier écueil, la première fêlure, le premier échec. La cause pourra en être aussi insignifiante qu’un mot entendu, une phrase prononcée, un rire blessant, un silence peut-être, tout autant que la découverte d’une vraie limite, l’impossibilité à… à quoi déjà ? Rappelez-vous !
D’où qu’elle vienne cette première fêlure qui touche notre carapace d’avenir écornera irrémédiablement l’ardeur première. Car voici qu’on s’écarte du chemin de vie si délicieusement tracé pour nous seul… un pas sur le côté, et le chemin est perdu ! Pourtant il nous faut bien continuer à avancer, poursuivre la marche en avant. Le coup est rude, définitif, tel le combat avec l’ange, mais là c’est l’ange qui gagne, et le goût du paradis nous semble désormais un peu plus fade.
Dans les yeux parfois on les découvre encore ces brisures, qui laissent deviner l’absence douloureuse du rêve brisé. Dans la voix aussi bien sûr. Et puis au coin de la bouche, dans les plis amers, plus tard.
Je ne sais combien cette perte se produit dans une vie, c’est selon… Moi j’ai eu mon compte, Bon Dieu qu’est-ce que j’en ai connu de ces brisures, comme je l’ai perdu mon chemin, et reperdu encore le chemin de secours qui m’avait recueilli, déjà moins sûr. Je m’ai paumé à la fin, tu sais. Et épuisé je me suis retrouvé de tout ça.

Oh ! revenir à la maison, retrouver les lumières qui brillent dans les assiettes, et ma force d’avenir intacte… Rentrer à la maison… Mais, comme il est écrit dans le livre de Castaneda, Ixtland, on découvre, après tous ces combats perdus avec l’ange, qu’il n’y a plus de chemin pour revenir chez soi, à jamais.
Arrive lentement mais inexorablement le temps où ces brisures heurtent moins… on est rodé, tout cabossé, et puis d’ailleurs qu’est-ce que ça peut bien faire, il y aura encore un autre chemin, moins glorieux c’est sûr, qui s’offrira là pour nous recueillir, nous aider à poursuivre, poursuivre. Quand bien même le pas se fait plus lent, incertain, et le regard tombant…

 

Quand plus rien ne heurtera, quand les derniers écueils ne seront que derniers frissons dans l’adversité des derniers jours, quand tout deviendra pratiquement égal, sans fard et sans regret - au final ce n’est qu’une histoire de conjugaison des temps - ce qui a été aura été - cela a passé, alors... alors silencieux, lent et majestueux surgira notre Massaï ! De son pas lent il aura traversé le même temps que nous, sans avoir jamais failli, allant droit son chemin, mais sans rien avoir attendu non plus … Et il sera au rendez-vous, où nous arriverons épuisé, et ce peut bien être à Samarcande ! C’est là enfin que nous admettrons, presque serein, que tout aura été vain, peines et espoirs, et que le temps de l’oubli est advenu.