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13/06/2014

Lettre à ma fille

Ma fille, tu sais j'en ai vu des visages, des milliers de milliers. Ces visages apparus, ces regards qui se seront croisés, ça aura été souvent comme une minuscule aventure au fil de mes jours. Là, dans ce vif-éclair, quelque chose à lire dans l'urgence, quelque chose qui raconte toujours la même histoire et cependant toujours différemment énoncé, ce petit éclair spécifique à chacun, qui parle de notre humanité, multiple et diverse et pourtant une, là, elle, la vie, dans ces regards saisis, chapardés.

Peut-être ai-je perdu de mon acuité visuelle, ou peut-être suis-je devenu moins avide de l'autre, plus absent, plus abstrait, enfin voilà qu'à présent je ressens moins ces regards, ils ne m'émeuvent plus autant. C'est peut-être tant mieux.

Je veux cependant te dire que chaque fois que je croise ton regard à toi, me revoilà parti en mer d'humanité, à glisser sur les courants puissants de la vie, dans ton regard, ma fille. Je tente d'y percevoir l'alchimie secrète qui fait la couleur spécifique de ton être, tous ces rires et ces silences, ces doutes peut-être aussi qui t'auront amenée là, depuis le premier jour, les mots et les gestes qui peut-être auront heurté, les miens va savoir, ma marque sur toi, dans tes yeux.

Dans tes yeux je cherche aussi à deviner les forces qui te sont acquises pour marcher vers demain, ce futur que je t'abandonne comme un voleur encombré, pire, comme un inconscient fébrile. On se sera gavé, ma fille ! Sauras-tu nous pardonner ?

Ironie du sort, depuis quelques mois je vis en pénitence. Il se peut que je n'arrive pas, moi, à me pardonner. Punition que je m'inflige, ou conséquence de mes inconséquences, tribut, trop bu, payer !

Car voici que l'expédient devient à présent le centre. Si tu voyais comme mon mental s'est rétréci, racorni. Mes désirs sont riquiqui. Rentrer dormir chez R et B parce que là-bas je trouverai une chemise propre. Il y a aussi ce tableau de Zarou que j'ai entreposé chez JP, il faudra que je trouve le temps de passer le prendre, pour l'amener à Drouot. Demain peut-être. Et mes petits amplis avec le caddy, dans la cave, chez ta mère, les récupérer, aller se balader dans le quartier, accrocher une date pour passer jouer dans un bar. J'aimerais ça. Plus tard. Mais bon, en attendant retourner chez R et B, à cause de la chemise. Et puis mon blog, devenir assez vite un grand écrivain. Assez vite, avant que tout ne s'arrête définitivement. En attendant rentrer chez R et B, pour la chemise, et les chaussettes aussi.

Tout est lent, tellement lent. Rien n'avance vraiment sinon les heures, et moi accrochées à elles, une après l'autre. La journée se tord dans la gêne, quand on est recueilli on a souvent le geste hésitant, cette impression pénible d'être surnuméraire, en trop, être devenu un provisoire qui dérange les vies installées, les vies sereines. Surtout ne pas le montrer, faire comme si tout cela était neutre, ne pas exprimer son désarroi, car très vite les bienfaiteurs imagineraient que leur gentillesse est ressentie comme une blessure... ce qui est pourtant bien proche de ma vérité, je te l'avoue. Aussi quand la fatigue s'abat, quel bonheur enfin d'éteindre cette journée, rejoindre la paix des songes, la page blanche.

 

Cette lettre, qui s'achève ici, mon souffle reposé, faut-il que je la publie ? Ou faut-il que je te l'envoie, et que toi tu me dises
«Non Papa, tu me fais peur avec ta vie en guenilles, je ne veux pas la voir étalée.»
ou alors «Yo man p'a, tu m'as fais rire avec tes vieux états d'âme, t'aurais pas 50 € pour une belle paire de bottes, c'est pas cher »
Et moi du coup je rirais « Désolé ma fille, pas de bras pas de chocolat!»

12/06/2014

Mis judeos

Ah! pour ça mademoiselle, c’est toute une histoire, on dirait une épopée et puis tout autant un conte des mille et une nuits, qu’ils voudraient bien nous faire accroire, mais permettez-moi de vous dire d’abord ceci, et c’est la plus stricte vérité mademoiselle, ils perdent leurs dents, comme tout le monde, une après l’autre, surtout vers la fin ! Et leur kaddish, ce n’est pas un chien non, c’est pour quand ils sont morts, aussi moi je pense que les juifs, si vous vous voulez mon avis mademoiselle qui êtes bien jolie, ces juifs ils ont beaucoup à voir avec le temps qui passe... et donc avec la mort, nécessairement. Je ne dis pas ça à cause de leur dernière histoire, leur Shoah, non, moi je dirais depuis toujours, à y penser déjà, à tourner tout ça dans leur tête, comment ça se fait qu’on est là, à vivre, c’est quoi l’arnaque ?

Je me les représente parfois en un long cortège, un interminable cortège qui cheminerait lentement, de la vie à la mort, tout en devisant. Depuis la nuit des temps. Accompagnés de leurs enfants sages, je les vois comme ça leurs enfants également, un peu trop sages, par les rues. Et donc mes juifs, à cheminer ainsi l’âme en peine, ou l’âme en quête, évidemment ça les rend songeurs, on les voit méditer, le dos légèrement courbé comme il se doit quand on a le poids des ans sur les épaules, et je comprends qu’ils se tiennent alors tous un peu par la barbichette, en raison précisément de ce chemin qu’ils parcourent, et qui les interroge. Ou qu’ils interrogent… on n’est sûr de rien, vous savez !

Et figurez-vous, c’est pour ça qu’ils dansent aussi ! Ça va avec ! Ben oui, à cause de cette foutue vie, vous comprenez ? Le mystère de la vie... Vous êtes bien jolie, je ne sais plus si je vous l’avais dit, je me fais un peu vieux moi aussi, à déblatérer ainsi sur mes juifs…

Allez, zaï zaï zaï, zaï zaï zaï, vous voyez c’est facile, vous dansez bien !


A se dandiner comme ça, de la vie à la mort, avec des questions qui n’en finissent pas de se présenter, ça vous donne un petit air taquin, un petit air d’entre-deux. Il paraît qu’il y en a à qui ça ne plairait pas. Bon, mais quoi, faudrait s’excuser ? Ah…
En Galicie, dans un misérable petit village oublié de tous, où jamais n’était passé un marchand, encore moins un érudit, vivait un pauvre bougre qui ne faisait rien parce qu’il ne savait rien faire, aujourd’hui on dirait l’idiot du village. Voyant qu’il se morfondait les hommes de la communauté se sont réunis, et ont décidé de lui confier une mission : « Tu vas aller au croisement de la grand-route, tout là-bas, à deux heures de marche, tu t’assieds, tu attends, et quand tu entends dire que le Messie est arrivé, tu accoures immédiatement nous prévenir ». Ce que fit donc le bonhomme, jour après jour, mois après mois, année après année. Un soir qu’il revenait, bien fatigué, le rabbi l’interroge « Alors ? » - « Non Rabbi, pas de Messie aujourd’hui » - « Dis voir, tu ne désespères pas, à attendre ainsi toute la journée ? » - « Oui, un petit peu bien sûr Rabbi… mais il y a la sécurité de l’emploi ! »
Zaï zaï zaï, zaï zaï zaï, qu’est-ce que vous dansez bien, mademoiselle !

Mes juifs ont la peau dure à ce qu’on dit, pour moi c’est un petit sens de la survie qui leur est venu avec le temps, leur maigre flamme de bougie sous le vent, le vent des impondérables, ces petites et grandes misères dont il aura bien fallu s'accommoder, tout au long de ce long chemin. Candles in the rain…
Tiens, je vous parlerais bien de certains livres que j’ai eu l’honneur et le plaisir de consulter, mais on est si bien à danser ici, et puis j’aurais l’air de me donner un air, comme si je savais des choses, alors que je vous ai à peu près tout dit déjà, et surtout que vous êtes bien jolie ! Juste quand même j’aimerais vous dire que les mots, les mots vous imaginez, ils forment la vie avec, leur vie… mais bon c’est en hébreu, alors là tout de suite entre nous ça ferait un peu chinois !

Israël, vous me dites ! Ah ça, c’est une autre chanson, mademoiselle…

La proximité historique entre la destruction des juifs et la constitution de l’État, le rôle décisif de la catastrophe juive dans l’obtention et la fondation d’Israël ont ravivé, dans l’espace sioniste israélien moderne, le mythe antique renouvelé de destruction et de rédemption, d’impuissance et de toute-puissance. La formation de l’israélité et de la toute-puissance israélienne, la légitimation de cette dernière et des ses pratiques à partir de l’impuissance totale des juifs d’Europe, et le lien inévitable entre elles, se sont progressivement consolidées grâce au conflit israélo-arabe.
« Les millions de juifs exterminés parce qu’ils étaient sans patrie nous contemplent depuis les cendres de l’histoire israélienne et nous exhortent à coloniser et à construire une terre pour notre peuple » a déclaré Moshe Dayan
…. Depuis, toutes les guerres d’Israël ont été perçues, définies et conceptualisées dans des termes liées à la Shoah… La nazification de l’ennemi, quel qu’il soit, et la transformation de chaque menace sécuritaire en danger d’extermination totale ont donc caractérisé, des années 40 à nos jours, les discours des élites politiques comme le jargon de la presse ou la conversation des gens dits « ordinaires ». En octobre 2000, quand Israël déclencha une offensive militaire massive pour écraser l’insurrection palestinienne, M. Shimon Pérès dit à Arafat : « Israël ne peut pas se permettre une autre Shoah ». 
(extrait d’un article de Idith Zertal, historienne israélienne, in Manière de voir, le Monde diplomatique, Histoires d’Israël, 2008)

 

Vous voyez mademoiselle, c’est pas la chanson des juifs que je préfère, cette chanson-là. Et je n’aime pas trop ceux qui la chantent, ils me font de la gêne, même ! 
Être juif c’est peut-être un peu pleurer, mais quand même ! Il y a la vie, non ? Et c’est pour tout le monde pareil !

10/06/2014

Alifib my lord

Si l'on veut rendre hommage à nos frères précurseurs qui auront parcouru le chemin des Vérités Célestes, nul besoin de se rejouer Easy Rider. Il serait futile et vain de repartir chevaucher en Harley les vastes plaines d'Amérique, cheveux libérés au vent sous un bandeau coloré. Et nul besoin non plus de repeindre de mille couleurs psychédéliques un bus de ramassage scolaire pour s'en aller franchir les Portes de la Perception, comme l'auront fait les Merry Pranksters, dernier maillon de la Beat generation, ceux-là même qui ont relié Jack Kerouac à Timothy Leary.

Pas la peine, on a tout ce qu'il faut chez nous.

Déjà quand je me déplace en voiture je préfère emprunter les jolies routes secondaires de nos régions, à peu près sûr et joyeusement fataliste d'arriver bien en retard là où d'ailleurs on ne m'attend généralement plus... Ça laisse une chance de tomber par hasard, à la sortie d'un virage, sur le palais idéal d'un facteur nommé Cheval, ou bien, en face d'un bureau de tabac où l'on s'était arrêté pour refaire son plein de nicotine, découvrir une église dont les vitraux passent imperceptiblement du gris au bleu-rosé. Avoir aussi la chance de traverser au petit bonheur une cité du Gard baptisée Pont Saint-Esprit, en hommage au magnifique pont qu'elle a érigé sur le Rhône, au XIIIème siècle... et puis aussi Pont Saint-Esprit c'est le village halluciné ! Pont Saint-Esprit, l'affaire du pain maudit ! toute une communauté sous trip, les vieillards et les chiens qui ensemble se mirent à aboyer à la lune, les enfants à galoper dans les églises en poussant des cris déments, les ouvriers agricoles et les notables à s'insulter en javanais, les paysannes dans leurs robes noires à tourniquer telles des poupées derviches, les bigotes tout également, et même celles dont on disait déjà qu'elles étaient folles, et qui ont dû bien se régaler.

Everyone spaced out, in Pont Saint-Esprit !

Le 16 août 1951, un empoisonnement par le pain frappe la petite ville gardoise de Pont-Saint-Esprit : plus de trois cents personnes tombent malades. Une trentaine d'individus sont pris de démence et internés en hôpital psychiatrique. Cette intoxication est attribuée à une maladie du seigle, l'ergot de seigle (cf ergotisme) dont un alcaloïde va permettre la synthèse, l'acide lysurgique (LSD). C'est ici

J'ai garé la voiture, dans l'urgence. Il fallait impérativement que j'étreigne cette cité, que j'aille la saisir à bras-le-corps, frotter ma conscience innervée à la puissance de l'Esprit Céleste, qui certainement errait encore le long de ces murailles. J'allais célébrer la révélation du Grand Secret, l'énergie sacrée de la vie, apparue là, aux yeux de tous, pour sa plus grande gloire, un jour d'été de 1951.
Et d'abord j'ai voulu rendre hommage à nos valeureux anciens qui auront reçu cette Révélation, les oints de la Conscience, m'imprégner du souvenir de cet évènement fantastique. Aussi je coupais vers le centre du village, pour découvrir la statue qui les honorerait ! J'ai vite repéré la place centrale, flanquée d'un jardin parsemé de quelques rangées de fleurs tranquilles, mais la statue que j'escomptais, ma statue, je ne l'ai pas trouvée.

Tiens donc !
Pourtant s'il est une statue à ériger c'est bien celle-là. L'évidence statuaire...
L'acide, comprenez-vous, résout le paradoxe de l'existence : en toute chose, un chien, une feuille, un voisin, il révèle le Feu Créateur qui l'anime, et dans le même temps il pointe l'affadissement de ce feu dans la forme objectivée. Non monsieur, pas des mots, allez-y voir et vous verrez ... dans le même temps vous dis-je ! Transcendance et déchéance. L'Esprit et sa matérialisation qui le corrompt. Et l'angoisse aussi, qui ronge, à cause de la pensée, notre compulsive pensée, qui se découvre soudain misérable, apeurée, inutile..
Les viscères de la Création, on dirait... là, devant nos yeux, sous acide !

Une statue donc, facile, c'est d'ailleurs bien cela qu'elles tentent toutes de raconter les statues ! cette grandeur déchue, l'Esprit prisonnier de sa gangue de pierre, ou de bronze. Ici des mains tendues, des corps qui s'entre-mêlent dans la souffrance, dans la pesanteur du vivre, des bouches comme des cris, mais dans le même temps ces yeux, ces regards portés vers la beauté, vers l'infini bonheur, vers le divin...!
Eh bien non, pas de statue à la gloire de nos valeureux défoncés de Pont Saint-Esprit ! Nibe, un parterre de fleurs, qui fait comme si de rien n'était, comme si rien n'avait jamais été, de tout temps… Ben voyons ! Bon Dieu, quel aveuglement, quelle incompréhension devant le miracle révélé, accompli grâce à l'étourderie d'un simple minotier, notre Saint Ignace de la Défonce... Quelle étroitesse d'esprit, ces spiripontains...

Je me suis mis alors à parcourir fiévreusement les rues de la cité, pour y déceler les signes. J'étais un peu en flash-back, en retour d'acide. En croisant les rares passants, dans le soir montant, je ressentais les vibrations qu'ils émettaient, dans un halo de couleur mauve, plus ou moins chaud.
J'y étais, quoi. Vous y auriez été aussi.

En vérité on y est, tous, toujours. On fait juste semblant de ne pas s'en rendre compte, on se conforme à la pesanteur du monde, on se laisse aller au déterminisme des vies, dans la matrice rassurante du temporel, du tangible. Mais on sait bien qu'au dessus il y a l'éclair, si puissant, l'éclair de vie...
No sabemos lo que pasa, y eso es lo que pasa...Laissons donc venir à nous ce que nous ne comprenons pas, sans crainte, qui fera exploser cela que nous croyions comprendre, qui n'était que la part infime de l'existence, sa part de misère.

 

Yes.
Bon, salut, je repars en mer.
Je vous embrasse