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08/06/2014

Marguerite et moi (Septimus)

On est trois, assez vite.

D'abord il y a celui qui ne fait rien, un corps assis au bord du lit, le dos voûté, le regard au tapis, sa vie au tapis...
Et puis il y a celui qui regarde celui qui ne fait rien, qui l'interroge, qui se souvient, compare, qui pose et résout les énigmes.
Enfin il y a celui qui écrit, devant sa table, qui scrute les deux autres et résume la situation. Il essaie de mettre ça en forme pour vous autres, que vous compreniez bien ce qui se joue là, entre le désir mort de l'un et le pourquoi de l'autre.

Celui qui écrit se prend pour Marguerite Duras, mais il est plus belle qu'elle.
Il voudrait décrire l'œil du mou au lit, l'œil de celui qui n'est qu'un corps en attente. Cependant il sait qu'il n'est pas très bon en description.
Elle ne l'était pas non plus, Marguerite.
Il écrit donc simplement que ce mou de la vie a une voix grave et les yeux tristes, le reste n'a pas grande importance. Ah si pardon, un sexe aussi.
Il écrit : Appelons-le Sep.

Celui qui pose les questions c'est le Catalogue de la Manufacture des Âmes et Cycles : marcher, faire du vélo, c'est enfiler les déséquilibres, rire et parler et pleurer aussi. Vivre et mourir. Pouet Pouet.
Appelons-le Ti.

Celui qui écrit aurait voulu être auteur de polaraméricain. Il aurait alors introduit dans la pièce un modèle de femme dite fatale, perchée sur de hauts talons noirs et fins, sans oublier les bas de soie, le fume-cigarette, le patati et le popotin. Elle se serait approchée à pas vampés du lit, aurait saisi la triste tête du pauvre Sep entre ses doigts diaphanes, se la serait collée contre le ventre en murmurant I want you bébé, I want you bébé, I want you bébé !
Mais il est français, de Sarcelles.
Appelons-le Mus.

Voilà. Tout est en place. Sep, Ti et Mus.
Et Marguerite Duras, backstage.

07/06/2014

Le vent

Ça claquait sur les toits, des jupes de sorcières démesurées giflaient toute la hauteur des façades. Sorcières en rage, furies qui dansaient dans cette nuit de bacchanale en jetant des hurlements, d'abord longues mélopées graves et profondes, tourbillonnant en un puissant manège de ressentiments, un vrombissement de rancoeurs, puis soudain haussant le ton, expulsant leurs cris jusqu'à la stridence d'une haine pure, accompagnée du claquement fou des bâches géantes, libérées de la sage pesanteur, à présent livrées à leur folie de sarabandes. Tiens petit homme, prends celle-ci! Vlan! Et celle-là! Vlan!

Mon immeuble est en réfection, aussi on l'a flanqué d'un échafaudage sur toute sa hauteur. Notre piaule est au dernier étage, le sixième. Cette nuit je me suis retrouvé vigie sur cette mer de bâches déchaînées, qui venaient fouetter inlassablement ma fenêtre ainsi que le toit de zinc en contrebas, celui qui coiffe l'autre partie de l'immeuble et nous fait comme une petite terrasse, l'été.
Vigie, témoin, et rédempteur pour vous autres, devant la colère du vent.
K. prétend qu'elle a dormi sereinement. Aux innocents les songes heureux!
Moi cette nuit j'ai fait rédempteur! C'est une charge effrayante, épuisante, mais je l'assume. Je suis un peu fait pour ça, vous savez...
Il faut rester à l'abri, car si vous tombez sous la prise du vent vous voilà fétu, perdu, cafard sous la tornade, réduit à votre instinct de survie. Alors que dans le rôle que je me suis assigné il faut s'efforcer de devenir tel un diamant de conscience. Pas facile, pas donné à tout le monde...
Se poster devant la fenêtre, au plus près, la joue plaquée contre la vitre, à bien en ressentir la fragilité dans son tremblement continu, dans cette tension du chambranle qui geint.
Et alors s'efforcer d'accompagner le vent. Quand sa puissance monte, porteur du désir de tout détruire, sève de colère qui grimpe le long des cheminées, ne pas s'opposer.
Comprendre. Cette colère est juste. Tant de pensées veules, pleutres, lâches et couardes, tant de mensonges devant nos miroirs, tant de mots d'amour rafistolés, tant de petits arrangements avec la vie, tant de portions congrues, nos petitesses jour après jour... Que tout cela soit balayé au vent-geur, le vent rageur!!
Et quand la claque s'abat, ressentir qu'on est simplement là, debout sur ses deux pieds, et remercier la délivrance.

Dans le vent qui reprend son souffle, dans l'accalmie momentanée, chercher quelque chose qu'on pourrait appeler la paix, quelque chose qui aurait à voir avec l'humilité, la richesse du dénuement, quelque chose comme un matin sur l'océan paisible. Chercher en soi cela.
Et puis repartir de nouveau avec le vent quand il est rechargé de sa vindicte. S'épuiser avec le vent mauvais, extirper de nos âmes tout ce fiel.
Et encore rejoindre dans la paix le vent qui se cherche.

 

Vous verrez, c'est ce vent-là qui aura le dernier mot, le dernier souffle, la dernière brise. 
Alors s'installera la paix.
C'est comme pour la migraine.
Je connais bien, j'ai beaucoup pratiqué.

06/06/2014

La paix des huîtres

Moi j'ai connu la guerre ! La 2007-2010! La guerre de Septimus contre Septimus, qu'on a encore appelée la Guerre des Nerfs... Je viens de décider unilatéralement d'y mettre un terme. Il me faut tourner la page, cesser mon feu. Je sais que je n'arriverai plus à rien contre moi-même, seulement me faire souffrir encore. Et faire souffrir encore au dehors, évidemment !

Je me suis signé un armistice, au Revenez-y, à 16h30. Le Revenez-y est le bar qui fait l'angle de la rue Muller et de la rue de Clignancourt, ce jour là un écailler y avait installé son étal et proposait la douzaine de bonnes grosses huîtres pour 15€. C'est ça qui m'a décidé. J'aime beaucoup les huîtres, j'ai passé commande. Prenant place à ma table dans le fond de la salle je me suis soudain interrogé :
Et si je me faisais la paix ?"
Quand l'assiette de l'écailler s'est retrouvée devant moi avec le verre de Chablis gracieusement offert, la vision surprenante que j'ai eu de ces mollusques reposant au fond de leur eau, mollusques tranquilles, paisibles, au final mollusques confiants, voilà, confiants - tout l'opposé de ce que je ressens généralement dans mon être tourmenté - cette vision m'est apparue comme la confirmation magistrale, le signe que Les Temps étaient advenus. C'est possible me suis-je dit, vois ici la beauté offerte, ces verts pâles et ces nacres, vois le laiteux des chairs comme un chant pastoral, vois, comprends, et rejoins la paix des huîtres !
J'ai beurré le pain, j'ai piqué le citron en invoquant le Grand Nom,
et je me suis fait la paix !
Je me la suis gobée plus exactement. Calmement, consciencieusement, avec de la sauce à l'échalote aussi un peu, mais je préfère quand même le citron.
J'ai d'abord gobé mes rancœurs. Bien grasses mes rancœurs, à vous étouffer ! Telle parole blessante, tel rire un peu hautain, même ce petit sourire condescendant lorsqu'il s'agrippe à votre conscience et vous triture le cœur, des heures et des heures ! Que cela qui s'est dit, s'est dévoilé et m'a blessé, que cela rejoigne à jamais le grand océan aux algues lentes, aux remous d'indifférence.
Pain, beurre, citron.
J'ai gobé mes lâchetés. On se retrouve parfois pris dans des courants contraires, et voilà que le sable tourbillonne, aveugle. Le petit poisson se met alors à frayer avec les poissons-loups pour conjurer sa peur, ou bien se cache, tremblant, derrière un rocher. Lâcher prise, lâcher toutes mes méprises, oublier même mes lâchetés.
Pain, beurre, citron.
J'ai gobé ma colère. Gobée je l'ai, ma colère ! Paix des huîtres, paix sous mèr aux enfants du silence.
Pain, beurre, citron.
J'ai tout gobé vous dis-je, de cela qui m'a fait mal, et du mal que j'ai fait.
J'ai même gobé la raison, la saleté de raison. Il faut raison jeter par dessus les blés, s'astreindre à vivre en toute déraison. Pain, beurre, citron.
J'ai encore gobé quelques illusions, qui me collaient.
Et enfin je me suis senti en paix.
La dernière huître, petite huître dans l'assiette, comme une offrande, m'offrait sa rédemption, j'ai hésité, j'avais déjà tout gobé, tiens celle-là c'est pour Charles-Edouard j'ai pensé en souriant. Toute fine, bien maigre. Un petit goût, quand même...

Quand K est rentrée au soir à l'appartement j'étais enfermé dans les toilettes, tremblant, le front trempé de sueur. Je me vidais, excusez-moi. En geignant.
Elle a toqué contre la porte, inquiète
Ca va pas, Septimus ?
Je m'ai fait la paix, j'ai réussi à marmonner.
Tu t'es fait lapider, Septimus ? qu'elle s'est exclamée! Dans la rue ?"
Non, la paix, la paz, je me suis signé la paix ... En dégustant des huîtres au Revenez-y, cet aprem !"
Ah d'accord, et elles étaient pas fraîches c'est ça ? Oh la la, Septimus, pauvre chou !"
Non, elles étaient très bonnes, juste la dernière, mais j'ai pas fait gaffe, la petite dernière tu comprends ! La Charles-Edouard !"

La Charles-Edouard, comme Charles-Edouard, celui du blog ?"
Ouais, celui-là."
Ah zut ! Et la paix alors, Septimus ?"
Ben c'est pas gagné...