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05/06/2014

Père Lachaise

Comme on sortait du Père-Lachaise, il a commencé à faire soleil. Ça nous donnait un petit air en goguette, mon frère et moi. On n'était plus que nous deux ce jour-là, pourtant la veille, aux Invalides, on en avait eu du monde ! Il faut dire que ça avait été une sacrément belle cérémonie, avec honneurs militaires, je veux, et discours du Gouverneur. Au beau milieu de la grande cour carrée le cercueil avait été fièrement posé sur ses tréteaux, recouvert du drap tricolore, avec au centre un petit couffin où étaient exposées les médailles qu'elle avait glanées, eu honneur à son passé héroïque, dans une vie tourmentée.

Du lourd. A la fin, après qu'ait retentie la sonnerie aux morts, huit soldats avaient soulevé le truc et s'étaient mis à traverser au "pas ralenti" la cour des Invalides, et nous d'emboîter le pas.
Là, ça avait été un peu dur quand même, elle est gigantesque cette cour, et leur pas c'était vraiment du ralenti... En première ligne on tentait de s'accommoder à cette démarche lente, mais je me demandais comment ça suivait derrière, peut-être ça se marchait sur les pieds en marmonnant. Je n'ai pas osé tourner la tête pour voir. Je tenais Andrea par l'épaule, je la sentais toute tendue dans l'effort de tenir dignement sa place, et aussi goûter avec effroi la gravité de cette mise en scène. C'était donc ça la vie, quand ça s'arrête, pour les autres, pour une grand-mère. Le grand mystère, devant, noir comme la nuit. Et les tambours ! Je m'étais alors penché vers son oreille, et j'avais murmuré
goose-oie" son cours d'anglais de la veille, les animaux de la ferme ! Elle m'avait jeté un regard furieux, mais quand même ça l'avait relâchée, et les larmes s'étaient mises à couler, tout simplement. J'avais pu alors la serrer plus tendrement contre moi, et du coup tout bêtement moi aussi je m'étais retrouvé à pleurer.

Donc le lendemain on n'était plus que mon frère et moi et un rayon de soleil, à la sortie du Père-Lachaise. On regardait un peu ému les volutes de fumée qui sortaient par intermittence de la haute cheminée du crématorium. Ce n'était pas notre mère bien sûr, c'était quelqu'un d'autre, elle on l'avait vu s'avancer, enfin le cercueil, sur un tapis roulant, comme un train fantôme, tout pareil, un train fantôme cheminant sur un tapis roulant vers un portillon fermé... au dernier moment hop les portes s'étaient ouvertes, on a juste eu le temps d'apercevoir les flammes de l'enfer pendant que le cercueil basculait par là-bas, et le portillon aussitôt s'était refermé.
Comme un train fantôme... sauf qu'il n'y a pas de tour gratuit !
Ben justement, notre mère elle avait eu droit à un tour gratuit. Plutôt rare comme cadeau, il paraît.
C'est à ça qu'on était en train de penser, avec mon frère.
On a été bête à rester regarder ce cercueil s'engouffrer dans les flammes, comme si on voulait vérifier qu'ils n'allaient pas nous l'escamoter, au dernier moment. C'est parfaitement con... On aurait du se mettre au dehors, et la regarder monter en fumée par la cheminée!"
Remarque le bois aussi du cercueil il brûle, on n'aurait pas su ce qui était vraiment d'elle"
Avec mon frère on joue au plus malin, c'est souvent comme ça les frères. Là c'était moi qui avais fait cette remarque brillante.
Elle est partie en fumée comme prévu, mais soixante ans après ! La boucle est bouclée tu comprends. C'était son dernier geste, un geste qu'elle a décidé seule. Elle les aura nargué jusqu'au bout."

On se donnait des bourrades en rigolant, on voulait absolument se la jouer désinvolte.
N'empêche... on savait plus trop, ça faisait un drôle d'écho dans nos têtes. Faut dire aussi que sur la fin, cette dernière année passé à l'Institution des Invalides, elle s'était mise à tout mélanger. Et parfois elle se retrouvait à Auschwitz. Elle pouvait rester comme ça des heures dans son lit, muette, mutique, avec ce regard, ce regard tout pareil à celui qu'on voit sur les photos, dans les camps. Et puis les gens lui faisaient peur.
Vous savez les gens, ça fait peur !
Comprenez, elle avait déjà su qu'elle allait mourir, il y a bien longtemps, et voilà que ça lui revenait, voilà qu'elle allait mourir à nouveau. Alors oui, ça se confondait bien sûr. Nous on essayait de lui faire des bisous, on lui tenait la main gentiment, mais quand même... on se sent salement kapo quand c'est l'autre qui va mourir, et pas nous !
Pas vous ?

En sortant du Père-Lachaise avec mon frère, par ce bel après-midi de mars, on a donc commencé à arrêter de faire les fanfarons, et on s'est mis à parler un peu de tout ça, vite vite des mots des images, tout ce qui vous passe par la tête.
Faut dire mon frère et moi on est drôlement calés en Auschwitz, vu qu'elle était intarissable notre mère, sur le sujet ! Quand on vivait encore tous ensemble, certains matins, vers les 11 heures, elle s'installait dans le vaste canapé blanc du salon et commençait à se maquiller. Elle se mettait alors à raconter, tout doucement. Nous, même se déplacer dans la pièce on n'osait plus, on restait là, immobile, où elle avait commencé sa phrase. Ça pouvait durer des heures.
Parfois on avait des questions, mais il valait mieux pas, nos questions elles étaient de dehors, elles étaient de notre monde à nous, c'étaient des questions de logiques, sensées, nulles en vérité. Il valait mieux lui laisser raconter l'incompréhensible, ces souvenirs qui lui tournaient sans cesse dans la tête, pendant qu'elle se maquillait, un peu trop peut-être, pour parvenir à faire face à ce monde logique, ce monde sensé dans lequel elle se retrouvait quand même à vivre.
Elle nous parlait alors de l'être humain, quand il tente de survivre dans des conditions de non-vie, des non-conditions de vie. De l'humain quand il se rend compte qu'il est encore un tout petit peu en vie, mais pratiquement plus humain, qu'elle nous causait. Et de l'odeur des cheminées, parfois.
Je ne vais pas vous raconter aujourd'hui, ça risque d'être un peu long...

On en était à descendre ma rue, lorsqu'on croise Mathieu. Mathieu c'est mon futur meilleur ami, il n'est pas encore au courant apparemment. Il fait comédien, c'est risqué déjà ! Notez qu'orphelin alcoolique c'est pas mal non plus!  Donc on s'arrête, on se sourit, dans un geste un peu théâtral je désigne Jean, " Mon frère ! " que je dis, puis je replie ma main vers le joli petit pot en céramique que je trimballais dans l'autre bras, " Ma mère ! " que je fais.
T'aurais vu sa tête ! On s'est marrés !

04/06/2014

Ma mère dans les dunes

C'est drôlement bath pour des garçons d'être né dans les années 50, parce qu'en même temps que les pistolets en plastique, on découvre avec fierté que papa a fait la guerre. La guerre, tu te rends compte, on a un papa dans l'Histoire ! Et une vraie de guerre, presque aussi vraie que la grande, la 14-18, qui fut celle des grands-parents, ceux qui toussaient, et il en reste si peu en vérité. Nos papas à nous c'est la seconde guerre mondiale qu'ils ont gagnée, pan!pan! et encore contre les Allemands, les boches on disait !
Alors papa, comment c'était, ta guerre ?
Eh bien il a raconté, oui oui Dunkerque, toute l'armée enfermée dans un mouchoir de poche, son camion avec la roulante, et puis embarqué sur un navire vers l'Angleterre, le bateau torpillé, à moitié submergé, lui qui ne voulait pas se jeter à l'eau, il dira que ça l'a sauvé.

Pas fier fier en vérité, pas exactement le papa-héros qu'on espère en brandissant son pistolet en plastique !
Mais voilà qu'il dit que cette guerre-là, c'était plutôt maman. Avec un petit air en coin il nous dit ça, un air que ça va pas vraiment être le Pont de la Rivière Kwai, les enfants !
Maman ? Mais les mamans ça ne fait pas la guerre, les mamans ça a des soutien-gorges, ça ne peut pas courir dans les dunes ! Ou alors peut-être une maman espion, des plans cachés dans le soutien-gorge justement, les plans du débarquement ! Une maman avec un chapeau, comme Humphrey Bogart !
Un peu, qu'elle dit d'abord en souriant. Il fallait s'organiser, il fallait résister, les journaux clandestins, les faux-papiers. Aider les gens à fuir vers la Suisse, vers l'Espagne.
On était recherché.
Les juifs.
Kézaco les juifs, maman ?

Alors elle a parlé et c'était beaucoup vraiment beaucoup d'un coup pour nous et voilà que les pistolets en plastique avaient l'air bien stupide comme on devait tous deux avoir l'air bien stupide mon frère et moi quand ils nous ont montré les photos dans le livre ces espèces de corps décharnés c'était la première fois que je voyais une femme nue tu te rends comptes trente trois kilos elle disait si tu te faisais voler ta cuillère c'était fini et l'appel pendant des heures et des heures dans la nuit le quignon de pain de celle qui ne bougeait plus dans le châlit à côté avec ses yeux vides je l'ai saisi ce quignon vite vite une fois une vieille dame avec un parapluie dans cet endroit là complètement saugrenu ça m'a secoué ramenée avant où il ne fallait surtout pas j'ai cru que j'allais lâcher prise et les convois les sélections celles qui sont parties en chantant ce n'est qu'un au revoir mes frères les tziganes en famille et les enfants les enfants les enfants.
C'est comme ça qu'elle a commencé à nous raconter un peu, notre mère.

Moi je voulais bien que mon père ait fait la guerre, avec sa petite moustache qui lui donnait une allure de danseur argentin, mais cette histoire que ma mère s'est retrouvée à Auschwitz, ça a du mal à passer.
Aujourd'hui encore. Pour moi autant que pour vous je veux dire. Il y a tellement de mots qui flottent, dans l'incertain de nos vies.
Mais on est tous pareil. Les douleurs c'est toujours les autres, et nous c'est toujours un peu la honte. On se trimbale de ces trucs, qui font qu'on est en même temps qu'on ne parvient pas à être, ici et maintenant, toujours for ever. Tu vois ce que je veux dire.

Hier tu m'as demandé de te conter une anecdote sur la vie de ma mère là-bas. Qu'est-ce qui a bien pu te pousser à cela? Tes yeux clairs me chavirent, tu veux tout bonnement que j'écrive, que je sois passeur...Et d'abord passeur de temps, tu n'as pas connu ma mère.

J'ai un gros problème avec le temps.

Avec le temps social qui me hante en ce moment, temps de l'épanouissement de soi qui compte les ratées, et mes marches à moi loupées depuis trois ans, tout à construire de nouveau, et ton envie de vivre qui m'est soudain comme un aiguillon fou.
Problème avec un autre temps aussi, le temps plastique, le temps des corps, tu débutes ta trentaine, moi je suis bien loin devant, et sacrilège je t'ai dit je t'aime et tu m'as dit je t'aime, toi en printemps, moi en automne. Mais voici mon cœur qui bourgeonne encore, et ma tête de nouveau à rire, qui te rejoint sur l'oreiller et dans les couloirs. Une amie commune, mystique de bar, nous dit qu'à présent ce sont les âmes qui se rejoignent, au-delà des corps. Et si j'y croyais encore une fois?
Et puis ce temps, élastique... Il y a fort longtemps, un jour au retour de l'école primaire, petite pousse innocente de 5 ou 6 ans, j'avais déclaré péremptoire :
Aujourd'hui la maîtresse nous a raconté une histoire, il y a du vrai il y a du faux, ça s'est passé il y très très très longtemps... et c'était même avant la guerre!!... Je m'étais mis alors à rapporter la légende de l'Arche de Noé!
Comme cela avait fait rire ma mère, ce mot d'enfant! Elle le répétait à l'envi "et c'était même avant la guerre !", nous couvant mon frère et moi d'un regard plein d'amour, rassuré. Tout cela était donc bien loin de nous, aussi loin que le mont Ararat, aussi loin que l'arche de Noé !
Or oui, le temps élastique se moque du cadastre du temps, car voici au contraire que plus je prends de l'âge, et mieux je me souviens de cette guerre, plus elle devient mienne. Presque j'y étais, de plus en plus presque. D'ailleurs maintenant m'en voici le passeur, l'héritier.

Cette guerre là... Quand on a réussi à y mettre fin, on a cru qu'on avait débusqué en l'homme une cruauté nouvelle,.. Naïvement on s'est écrié "Plus jamais ça!" alors que la télé et le quotidien de notre indifférence nous montrent jour après jour " de plus en plus ça! "
Chez toi même, dans ton temps et ton histoire, 30 ans dont tant de temps de guerre! Tu viens des "frontières", les krajina , ces régions de l'ex-Yougoslavie aux lignes incertaines, à l'identité suspendue. Comment encore et toujours les mêmes mots peuvent-ils provoquer encore et toujours d'autres morts?
Et alors partir, marcher vers un ailleurs qui lui n'est plus le même, mais de plus en plus "ça".
Nous naissons vieux des misères du monde, annonciatrices d'autres misères à venir.
Never say "Plus jamais ça". Never say "Never again". Again is in our blood.


Bon, allez je te raconte, l'acte premier, fondateur/ salvateur, qui me permet de t'écrire ce soir, le scandale à la face du scandale, scandale de la vie face au scandale de la mort, mais cependant petite scène anodine qui s'est déroulée là-bas, dans l'endroit qu'on n'a même plus besoin de nommer, et que le photographe a tellement bien figé dans l'irréel, où les rails se rejoignent, là-bas, en Solution.
La descente du convoi, les cris, les valises, les enfants, les familles qu'on sépare, les femmes à présent regroupées, troupeau soudain muet, suspendu au geste d'un officier qui parcourt lentement les rangs, désigne ici ou là une silhouette.
Ma mère au sein du troupeau. Sa voisine est désignée, se range dans l'autre file. Elle ne la connait pas, mais elle la suit, dans un même geste. Intuition? Est repoussée par un soldat vers le troupeau. Retente son geste, obstinée, tendue. Encore une fois repoussée. Et voilà que la femme désignée prononce un mot en allemand à l'officier, qui regarde ma mère, hoche la tête. Elle passe alors le barrage.
C'est une hollandaise, elle a simplement souscrit à cette volonté farouche de ma mère à rejoindre l'autre file. "Je lui ai dit que tu étais ma cousine"...
Tous ces temps échus, et puis l'incertain, l'imprévu de ce qu'on appelle nos vies. Qui écrirait cela ce soir s'il n'y avait pas comme des petits trous dans l'inéluctable?
Ce qui nous rend parfois inconstant... et ce dont je m'excuse auprès de toi.

03/06/2014

Rakija

On vit en décalé. Ça nous va, pour le moment.
Le puzzle de son passé je le reconstitue malgré moi par petites touches, en fait je ne cherche pas vraiment... quand on se retrouve en cavale de vie on évite de fouiller les fondations. Pas le temps de laisser du temps au temps, ni devant, ni derrière, on est tout là, juste maintenant.
K. m'a cependant raconté l'histoire de Milka, sa tante, qui résume un peu ici toute l'histoire des Balkans

 

" Milka et Milos venaient quelquefois nous rendre visite de leur lointaine Kordun, région incertaine de l'ex-Yougoslavie, située sur cette ligne qu'on appelle les Krajina, les Frontières, dont pas mal d'habitants se retrouvent sur les routes à pousser des charrettes de loin en loin, lorsque les nationalismes s'exacerbent.
Milka m'attirait beaucoup, petite bonne femme menue, tout de noir vêtue, ses grands yeux au milieu d'une figure ronde et ses mains qui s'agitaient. Elle ne parlait pas un mot de français, mais elle voulait tant communiquer ! Ses yeux malicieux cherchaient perpétuellement les miens, tandis que ses mains captaient les miennes, caressaient mon épaule, ou frottaient encore vigoureusement mes jambes pour les réchauffer. C'était toujours en hiver qu'ils nous rendaient visite, sa présence se voulait chaleur, encouragement. Moi j'étais si maigre, silencieuse, avec mes grands yeux à moi aussi pour la contempler, que nous semblions deux naufragées qui se réconfortions l'une l'autre de l'incompréhensible de la vie.
J'ai mis du temps à comprendre le pathos derrière tout cela.
Les Krajina avaient été sérieusement bousculées durant la seconde guerre mondiale, les oustachis poursuivant et exterminant les juifs, les tziganes, les orthodoxes. Un père et son fils de dix ans s'étaient retrouvés enfermés dans un train, pour une destination inconnue. Il y avait eu hasard parmi les possibles, brisure d'une serrure, l'enfant avait pu se faufiler, sauter sur le quai. Le père n'est jamais revenu de ce voyage.
Enfant errant, enfant du silence, en rupture de ses liens... Enfant que l'on se refuse à déclarer mort, là-bas chez lui, et que cette famille retrouvera, 30 ans après, en France, par un autre hasard des possibles petits riens. Mon grand-père était l'enfant ressuscité, Milka était sa soeur. On comprend qu'elle ait eu plaisir à me frotter les jambes pour que le sang y circule plus vite, comme à une fête les lampions s'illuminent et réchauffent les cœurs.

Septimus, note ce souvenir, mon plus fort souvenir de la présence débordante de Milka ! A cette époque nous étions deux lutins, moi et mon frère David - respectivement huit et six ans. Milka nous avait assise cérémonieusement autour de la table du salon, la cuisine nous renvoyait le bruit rassurant de ma mère préparant la soupe. Milka avait alors mis très ostensiblement son doigt en travers de la bouche, ses yeux rieurs encore plus écarquillés que d'habitude, puis elle avait saisi la bouteille de rakija, ramenée du pays pour son frère. Elle avait versé deux rasades, vite très vite, et le geste qu'elle fit ensuite de la main était sans appel, pouce tendu, poing serré, en un mouvement sec, ce geste racoleur des habitués de bar : cul sec ! Et à nouveau le doigt qui barre la bouche, silence, c'est un secret les enfants !
Il y avait là un défi, et un pacte que nous comprîmes immédiatement malgré notre jeune âge : c'étaient là les Krajina, toutes ces fatalités dont il faut savoir se moquer mais accepter aussi, les petites vies de tourments qui valent les tourments des grandes, la chaleur de la vie, là-bas, ici... Cul sec !
Nous bûmes d'un coup, David et moi, le vin âpre de cette messe là ! L'alcool me brûlait affreusement la gorge, j'ai cru que j'allais mourir, étouffée, je me souviens que j'ai glissé de ma chaise jusqu'à me retrouver tapie par terre sous la table, David à mes côtés, petit frère dans le même supplice que moi. Cependant que gonflait dans nos cœurs cette magnifique et soudaine révélation : nous étions en train d'honorer le pacte, en silence, dans le secret, nous en étions donc nous aussi, pour de vrai, de cette famille-là, nos aînés des Balkans !
Milka était éperdue de rire sur sa chaise, nous caressant gentiment la tête. Nous échouâmes contre sa jupe noire, comme un bateau au rivage.
"Qu'est-ce qu'elle a cette folle à rire encore ?" s'exclama ma mère en pénétrant dans le salon. Elle ne les aimait pas beaucoup nos cousins des Balkans, elle les trouvait "archaïques".
"Et vous, les gosses, sortez de sous la table, c'est quoi ce cirque?!".....

Tu sais, la dernière fois que j'ai vu Milka j'avais quatorze ans. De nouveau les Krajina s'étaient mises à vaciller. J'ai vu Milka pleurer cette dernière fois qu'elle est venue en France. Mais bon tu vois moi j'avais quatorze ans, alors j'ai trouvé ça exagéré, pathétique, barbant pour tout te dire. J'avais Led Zeppelin dans mon walkman, c'est mon grand-père qui m'a poussée vers elle "Embrasse-là, c'est peut-être la dernière fois que tu la vois. C'est la fin de la Yougoslavie de toute façon"
Ils l'ont retrouvée, quelques années plus tard, je ne sais pas exactement dans quelles circonstances, hébétée, à la sortie d'un camp sans doute. Son frère Teo était mort la tête fracassée, la maison avait entièrement brûlé.
Elle a vécu ses dernières années comme une petite fille qui ne savait plus rire.
Elle n'a plus jamais parlé, ne se souvenait de rien. Elle est morte l'année dernière. Tu sais j'aurais bien aimé que tu la connaisses, avant !

 

Pleure pas Septi elle m'a dit Karine, c'est comme ça...