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03/06/2014

Rakija

On vit en décalé. Ça nous va, pour le moment.
Le puzzle de son passé je le reconstitue malgré moi par petites touches, en fait je ne cherche pas vraiment... quand on se retrouve en cavale de vie on évite de fouiller les fondations. Pas le temps de laisser du temps au temps, ni devant, ni derrière, on est tout là, juste maintenant.
K. m'a cependant raconté l'histoire de Milka, sa tante, qui résume un peu ici toute l'histoire des Balkans

 

" Milka et Milos venaient quelquefois nous rendre visite de leur lointaine Kordun, région incertaine de l'ex-Yougoslavie, située sur cette ligne qu'on appelle les Krajina, les Frontières, dont pas mal d'habitants se retrouvent sur les routes à pousser des charrettes de loin en loin, lorsque les nationalismes s'exacerbent.
Milka m'attirait beaucoup, petite bonne femme menue, tout de noir vêtue, ses grands yeux au milieu d'une figure ronde et ses mains qui s'agitaient. Elle ne parlait pas un mot de français, mais elle voulait tant communiquer ! Ses yeux malicieux cherchaient perpétuellement les miens, tandis que ses mains captaient les miennes, caressaient mon épaule, ou frottaient encore vigoureusement mes jambes pour les réchauffer. C'était toujours en hiver qu'ils nous rendaient visite, sa présence se voulait chaleur, encouragement. Moi j'étais si maigre, silencieuse, avec mes grands yeux à moi aussi pour la contempler, que nous semblions deux naufragées qui se réconfortions l'une l'autre de l'incompréhensible de la vie.
J'ai mis du temps à comprendre le pathos derrière tout cela.
Les Krajina avaient été sérieusement bousculées durant la seconde guerre mondiale, les oustachis poursuivant et exterminant les juifs, les tziganes, les orthodoxes. Un père et son fils de dix ans s'étaient retrouvés enfermés dans un train, pour une destination inconnue. Il y avait eu hasard parmi les possibles, brisure d'une serrure, l'enfant avait pu se faufiler, sauter sur le quai. Le père n'est jamais revenu de ce voyage.
Enfant errant, enfant du silence, en rupture de ses liens... Enfant que l'on se refuse à déclarer mort, là-bas chez lui, et que cette famille retrouvera, 30 ans après, en France, par un autre hasard des possibles petits riens. Mon grand-père était l'enfant ressuscité, Milka était sa soeur. On comprend qu'elle ait eu plaisir à me frotter les jambes pour que le sang y circule plus vite, comme à une fête les lampions s'illuminent et réchauffent les cœurs.

Septimus, note ce souvenir, mon plus fort souvenir de la présence débordante de Milka ! A cette époque nous étions deux lutins, moi et mon frère David - respectivement huit et six ans. Milka nous avait assise cérémonieusement autour de la table du salon, la cuisine nous renvoyait le bruit rassurant de ma mère préparant la soupe. Milka avait alors mis très ostensiblement son doigt en travers de la bouche, ses yeux rieurs encore plus écarquillés que d'habitude, puis elle avait saisi la bouteille de rakija, ramenée du pays pour son frère. Elle avait versé deux rasades, vite très vite, et le geste qu'elle fit ensuite de la main était sans appel, pouce tendu, poing serré, en un mouvement sec, ce geste racoleur des habitués de bar : cul sec ! Et à nouveau le doigt qui barre la bouche, silence, c'est un secret les enfants !
Il y avait là un défi, et un pacte que nous comprîmes immédiatement malgré notre jeune âge : c'étaient là les Krajina, toutes ces fatalités dont il faut savoir se moquer mais accepter aussi, les petites vies de tourments qui valent les tourments des grandes, la chaleur de la vie, là-bas, ici... Cul sec !
Nous bûmes d'un coup, David et moi, le vin âpre de cette messe là ! L'alcool me brûlait affreusement la gorge, j'ai cru que j'allais mourir, étouffée, je me souviens que j'ai glissé de ma chaise jusqu'à me retrouver tapie par terre sous la table, David à mes côtés, petit frère dans le même supplice que moi. Cependant que gonflait dans nos cœurs cette magnifique et soudaine révélation : nous étions en train d'honorer le pacte, en silence, dans le secret, nous en étions donc nous aussi, pour de vrai, de cette famille-là, nos aînés des Balkans !
Milka était éperdue de rire sur sa chaise, nous caressant gentiment la tête. Nous échouâmes contre sa jupe noire, comme un bateau au rivage.
"Qu'est-ce qu'elle a cette folle à rire encore ?" s'exclama ma mère en pénétrant dans le salon. Elle ne les aimait pas beaucoup nos cousins des Balkans, elle les trouvait "archaïques".
"Et vous, les gosses, sortez de sous la table, c'est quoi ce cirque?!".....

Tu sais, la dernière fois que j'ai vu Milka j'avais quatorze ans. De nouveau les Krajina s'étaient mises à vaciller. J'ai vu Milka pleurer cette dernière fois qu'elle est venue en France. Mais bon tu vois moi j'avais quatorze ans, alors j'ai trouvé ça exagéré, pathétique, barbant pour tout te dire. J'avais Led Zeppelin dans mon walkman, c'est mon grand-père qui m'a poussée vers elle "Embrasse-là, c'est peut-être la dernière fois que tu la vois. C'est la fin de la Yougoslavie de toute façon"
Ils l'ont retrouvée, quelques années plus tard, je ne sais pas exactement dans quelles circonstances, hébétée, à la sortie d'un camp sans doute. Son frère Teo était mort la tête fracassée, la maison avait entièrement brûlé.
Elle a vécu ses dernières années comme une petite fille qui ne savait plus rire.
Elle n'a plus jamais parlé, ne se souvenait de rien. Elle est morte l'année dernière. Tu sais j'aurais bien aimé que tu la connaisses, avant !

 

Pleure pas Septi elle m'a dit Karine, c'est comme ça...

01/06/2014

Le dernier des Mohicans

Je l'avais repéré, ce dernier des Mohicans, il survivait au bar des Zindem's qui lui faisait réserve indienne. Il avait du en traverser des plaines, en enjamber des torrents, mais là il en était surtout au Picon Bière. C'est son visage marqué, son regard profond et lent, cette façon qu'il avait d'humer le vent en fermant les yeux à la fin de chaque gorgée qui me racontaient un peu comme il était indien.
Je l'ai trouvé beau, je vous le dis tout net !
Les Zindem's je ne m'y attarde pas trop, le plus souvent je longe la terrasse en filant chercher ma fille à l'école, je déboule avec mes longues jambes qui s'échappent de ma jupe, mini mini... Ça fait toujours un silence quand je passe, le bar forme un angle avec la rue des Balkans, c'est tout vitré, et donc rigolo de repérer tous ces regards qui s'offrent un panoramique, face, profil, et dos quand j'enfile la rue des Balkans. Parfois ils doivent se tordre un peu le cou, j'entends des chaises qui tombent à la renverse, et des jurons !
J'aime bien les mettre sur le cul, les mecs. C'est facile. Si on peut rendre service faut le faire, non ?
Que voulez-vous, c'est mon côté pétasse au grand cœur ! Un mélange subtil entre vocation et provocation. C'est très travaillé chez moi. Demandez donc à Calogero, bien arrimé sur son tabouret, au bar de la Grande Épicerie du Bon Marché, quand j'ai ramené ma plastique ondulante !
Et puis d'abord, ces filles qui débinent les pétasses, qui vont prétendre que les pétasses c'est que des pétasses, en vérité c'est qu'elles ont un problème de jambes. Ou de fesses. Voire les deux. C'est tout. Si on peut, faut montrer, non ?

Moi c'est Karine. L'indien, c'est Septimus, Septi.
Au début j'ai noté que lui aussi me suivait du regard, mais il restait dans le lot commun, mateur moyen, sans plus. J'ai été un peu déçue. Même quand je me trouvais attablée avec Babeth, une autre sacrée pétasse, jamais il ne nous a entrepris. Juste le petit signe de politesse, à l'arrivée et au départ, montrer qu'il était content de nous, comme esthète de la vie, mais rien de plus...
Peut-être pensait-il qu'il était trop âgé pour intéresser les jeunesses. C'est vrai qu'on a une sacrée différence, j'ose même pas vous le dire tellement ça fait !
Jusqu'à ce jour béni, ensoleillé, le jour de notre rencontre ! Il était là, tout seul attablé, il devait être 11h30. Bien qu'il n'y ait eu que nous deux sur cette terrasse, je me suis installée à la table juste à côté, je me suis comme jetée à l'eau pour rejoindre mon indien au milieu de la rivière. C'est alors qu'il m'a souri pour de vrai, la première fois.
" Bonjour Kado "
" C'est pas Kado, c'est Karine " j'ai répondu, un peu confuse.
" Oui je sais, avec un K, mais aujourd'hui c'est mon anniversaire. Alors c'est Kado ! "

 

Faut l'entendre parler Septi, c'est spécial, c'est tout un monde ! Il peut dire à peu près n'importe quoi, c'est jamais grave ! Il peut dire qu'il va se tuer, ou bien qu'il va coucher avec vous la première fois qu'il vous adresse la parole, mais il a une manière de dire, avec tellement d'ironie, il dit, mais il rigole qu'il dit, il désamorce, quoi ! C'est ça, Septi ! Quel salaud. Je l'aime.
Ce premier jour, cette première nuit, il a parlé. Entre autre, également... Il a beaucoup beaucoup parlé, il devait être en manque, également, de paroles. Ils s'entendent drôlement bien les mots et lui, il peut sortir des âneries pour vous faire rire, mais aussi il peut dire tout le sérieux de l'existence, avec un petit sourire, toujours.
C'est comme ça que je suis entrée dans un autre monde, son monde à lui, qu'il m'a offert toute la nuit, à travers ses paroles. Au matin, quand je suis descendue de son appartement de la rue des Balkans, je n'étais plus la même, il y avait un truc en plus. Et ça dure, ça dure encore. A travers sa voix j'ai découvert comme une dimension de l'univers que je soupçonnais d'exister, mais que je n'avais pas encore touchée, comme ça, si proche, là dans mon oreille...
Vous appelez ça comment, vous ?
Aussi on a fait l'amour, et c'était pareil... une autre dimension ! Et ça dure, ça dure encore...
Un jour je lui ai parlé de cette révélation, notre rencontre, il a rigolé :
" Tu sais, Dieu a conclu une double alliance avec l'homme, d'abord l'alliance entre les dix doigts de la main, c'est la parole, et puis l'alliance entre les dix doigts de pieds, et c'est le sexe... Moi aussi j'ai fait double alliance avec toi... Amen-toi ici, pétasse chou ! "

31/05/2014

Tourbillard

Je suis resté dans la salle d'attente aux fauteuils oranges, une couleur toute exprès pour rassurer. Il n'y avait que moi dans cette grande salle, pourtant encombrée de sièges prêts à étreindre des douleurs de familles, accueillir des destins au dos soudain raidi, réconforter des fins de partie en bout de bille, en fin de billard. Mes pensées en rafale bondissaient avec force sur les murs, puis me revenaient en un écho assourdissant, avant de repartir de plus belle, comme un manège emballé.

"On s'est connus, on s'est reconnus,
On s'est perdus de vue, on s'est r'perdus d'vue
On s'est retrouvés, on s'est réchauffés,
Puis on s'est séparés.
Chacun pour soi est reparti,
Dans l'tourbillon de la vie "


Ouais, drôle de tourbillon que la vie, ça nous allait plutôt bien, tant que ça ne se mettait pas à tourner siphon! N'empêche c'est moi ce jour-là qui l'avais accompagnée, dix-huit ans de vie commune et une enfant de douze ans à partager, ça fait référence en chemin de vie... quand bien même j'avais quitté le domicile familial six mois plus tôt, pour me mettre à tourner dans le quartier, un peu zombie.
Elle est enfin sortie de sa consultation, je me suis levé, on a marché vers la sortie, elle a parlé, j'étais là. Elle n'a pas voulu que je la raccompagne vers chez nous, vers chez anciennement nous, chez elle à présent

 

Alors je suis parti vers mon oubli.
J'ai pris la pente qui s'offrait par là, devant l'hôpital Saint Louis, et c'est comme ça que je me suis retrouvé canal St Martin, à hauteur du célèbre pont, avec l'hôtel du Nord juste devant. N'a pas changé celui-là depuis le temps. J'ai pénétré dans le bar, j'ai avisé la serveuse qui semblait s'ennuyer ferme derrière son zinc, et je n'ai pas pu m'empêcher :
On doit vous le dire tous les jours, alors je peux me permettre : t'as de beaux yeux, tu sais !"
Elle a eu un regard étonné, puis m'a souri franchement :
Ah non, vous vous trompez de film, ici c'est Atmosphère ! Atmosphère ! qu'on me surine tous les jours... " On a un peu rigolé, mais je n'avais pas le moral à vrai dire, j'ai pris un bourbon et je me suis calé en bout de bar. Je suis resté à contempler le fond de mon verre, pas vraiment au mieux de ma forme, j'aurais pu éviter de faire le mariole. Ça va pas fort. C'est que tout a changé. Ces petites misères que j'ai pris l'habitude d'étaler ici comme de la confiture de coing sur le pain de mes jours, ce désenchantement d'enfant bien nourri, tout cela s'est envolé, comme feuille au vent. Maintenant c'est un gouffre. Je me tiens encore debout mais tout semble se dérober, tout bascule; la distance entre chaque chose devient plus épaisse, les voix plus sombres, les regards se chargent de crainte. Mes pas résonnent comme du plomb sur le marbre. Cependant qu'une voix intérieure, accablante comme un tocsin, répète sa litanie "la maladie s'est installée". En Elle, en son sein.
Je voulais vous le dire.