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30/05/2014

Retour d'absence

Alors bonhomme, ça fait un sacré bail... Depuis que je suis mort, pour dire ! Je suis mort quand déjà ? Tu te rappelles bien que je suis mort, fiston ?
" Oui pour ça je me souviens P'pa, t'es mort, mais quand ?... Attends, Andrea n'était pas née, même pas envisagée, ça devait être en 93 je pense. Ouais 93, ou 92 peut-être. En été. Je me souviens, j'étais assis sur le sable avec des gens que j'avais rencontrés, par hasard, sur la plage en face de l'immeuble, au Mouré Rouge. " Mon père est mort hier " j'ai dit. Un peu bête à énoncer tout droit, platement, on sait bien que ça va les gêner les autres, mais le taire ce n'est pas possible non plus. Il y en a, ça pourrait les faire rire un peu nerveusement, j'aurais compris bien sûr. De toute façon ils étaient au courant, je leur avais expliqué que j'étais descendu à Cannes pour ça, pour t'accompagner comme disent les professionnels du palliatif... 
Oui, d'ailleurs merci fiston, tu as bien tenu ton rôle, jusqu'au dernier moment, enfin pour ce que j'ai pu en voir. Après... Si je me souviens bien, je suis mort dans tes bras, non ? 
Oui c'est vrai P'pa, dans mes bras. Mais bon, t'aurais fait la même chose pour moi. Ça s'est trouvé comme ça, tu toussais lentement, je t'ai pris dans mes bras, là, contre l'épaule, et quand je t'ai reposé tu étais mort. J'ai compris tout de suite, c'est bien ça la mort, la disparition, je me suis retrouvé abruptement et définitivement tout seul dans une pièce où l'instant d'avant on était deux ! ... Tu sais ça me fait du bien de t'en reparler, on n'a pas eu trop le temps à ce moment là, P'apa ! 
Oui, moi aussi ça me fait du bien, fils, pourtant moi j'avais essayé de communiquer avec toi ce jour-là. Tu te souviens de la petite chanson ?"
Une drôle de chanson P'pa, c'est vrai, le jour même, peut-être une heure avant, je m'en souviens très bien, ça faisait Quand mon grand-père sera mort, c'est moi qui aurai ses culottes de peau". Jamais j'avais entendu ce truc-là, ça a été vraiment vraiment bizarre que tu te mettes à chanter, enfin à murmurer ça plutôt à ce moment-là, toi tu n'étais pas trop à chanter, tu chantes tellement faux ..."
Oui, mais là c'était comme une main tendue, pour qu'on parle un peu de cette histoire là... ma mort qui approchait à vitesse forcée, le navire en marche, un brise-vie pour mettre fin à tout ça. Mais toi tu n'as pas voulu, pas osé parler, bonhomme..."
Ben non, j'avais bien trop peur, j'ai rigolé niaisement, j'ai du dire une connerie Mais non mais non, ça va aller P'pa"... tu parles, on savait, on était prévenu, tu nous as juste un peu devancé sur le temps imparti... Par politesse je dirais ! Les médecins avaient prévu dix-quinze jours, tu as tiré ta révérence au quatrième, c'est bien toi là, cette pudeur, on meurt on meurt, on ne va pas non plus se jouer l'acte III
C'est vrai fils, tu me connais, je n'ai jamais trop aimé les effets, ces trucs et ces machins. Ceux-là je les laisse à ta mère ! Et justement, comment tu lui as annoncé, à elle, que j'étais mort ? "
Je l'ai fait un peu méchant P'pa, je suis désolé en vérité, c'est comme ça tu sais dans les familles, on trimbale de ces non-dits, et puis ça pète de temps en temps ! J'ai été la voir dans sa chambre, elle était allongée sur son lit, en conversation téléphonique avec Corinne, la femme de ménage, en train d'organiser encore un truc - le mari de Corinne devait passer à l'hôpital pour prendre je ne sais quoi, un treuil, une grue... moi j'ai mis tout le monde d'équerre Si c'est pour Papa c'est pas la peine, il est mort." Je te l'ai réglé le problème, moi, direct ! "
Oh la la ! Et comment elle a réagi ?"
Ca a fait une drôle de petit bruit dans sa gorge, et puis elle a dit à Corinne je vous rappelle, elle a dit ça très très vite, ça faisait Corin-j'vourappelle", elle a raccroché et puis elle était là, étendue sur son lit, à me regarder, avec un air mauvais . Mais tu vois P'pa, moi je suis un philosophe, t'as qu'à demander par ici aux autres, je sais bien qu'elle faisait juste semblant d'être fâchée contre moi, en vérité c'est contre la mort qu'elle était fâchée, contre la fatalité de la vie. Elle avait peur aussi c'est sûr, la mort ça fait peur c'est connu, et puis elle ça lui évoquait de drôles de trucs, du déjà vu. Auschwitz, je suis sûr. Et puis peut-être bien qu'elle était aussi fâchée contre toi, voilà que tu te mettais à être mort, tout d'un coup ! Pas prévu dans le timing, chiant quoi ! " C'est pas moi qui l'ai tué " j'ai dit, "me regarde pas comme ça "
Elle arrivait pas à s'empêcher d'être fâchée. Mais ça ne pouvait pas se passer différemment non plus, tu nous vois en train de se prendre dans les bras l'un l'autre pour se réconforter, tout ce cirque des émotions, tu te rends compte, des Emotions ! C'était pas comme ça chez nous, tu sais bien.
" En tout cas je ne veux pas le voir " elle a énoncé froidement, " je ne veux pas le voir mort !". Toujours fâchée. " J'comprends " j'ai répondu. Et je suis ressorti de sa chambre.
J'appelle le médecin", j'ai ajouté à l'attention de la porte. Voilà, alors on est resté chacun de son côté jusqu'à ce que le médecin arrive, un petit vingt minutes.

Moi, pendant ce temps là, j'étais repassé te voir, plusieurs fois, essayer de m'habituer, c'était pas facile vraiment. Constater d'abord comme on dit. J'ai mis la main sur ton cœur, j'ai fait le coup du miroir. Je t'ai parlé aussi, un peu, des âneries sûrement. Pour moi t'étais mort. Mais bon, j'y connais pas grand-chose, la vie la mort, c'est pas évident... Tu avais les yeux mi-clos, j'ai pas trop été triturer là haut. Quand le médecin est arrivé, je vous ai laissé tous les deux. A la sortie, il était d'accord, et tu étais mort officiellement. Avec papier qui prouve. Je m'étais pas gouré tu vois, ça m'a rassuré quand même..."

"Et puis l'infirmière est passée, pour les soins. Du coup elle s'est retrouvée toiletteuse de mort. Maman et le médecin réglaient des détails post-mortem, moi je tournais un peu en rond, j'arrivais pas à te laisser, je me sentais comme attiré vers ta chambre, cette idée que je n'allais plus te voir jamais, j'ai passé la tête, j'ai demandé à l'infirmière si je pouvais aider. Elle était bien contente, c'est lourd un mort figure-toi, et pas très coopératif! On t'a enlevé le pyjama, et elle a été bien contente encore quand je lui ai dit qu'on n'allait pas t'habiller. Ça m'a fait un effet très bizarre de te manipuler, parce qu'en te bougeant sur ce lit à eau ça faisait des bruits, des drôles de petits clapotis, et moi j'ai cru que c'était en toi... j'imaginais la matière qui se relâche, les chairs qui s'affaissent, les liquides qui remuent. De la viande on pense..."

" Une dépouille mon fils, une dépouille, bientôt plus rien de ce qui faisait moi, mais comment dire, des humeurs, de l'humus de corps. "
" Oui P'pa, et si vite, là tout de suite plus rien de vraiment toi, seulement l'enveloppe, inerte, et tout l'intérieur qui doit commencer à pourrir... On t'a mis dans un grand sac blanc, l'infirmière a refermé la fermeture-éclair jusqu'en haut. Et voilà t'étais devenu plus qu'un colis, en attente d'embarquement pour le Styx ".
" Ben dis donc fiston, c'est pour qu'on parle de ma mort que tu m'as invoqué ? "

" Non P'pa, ça serait pour parler de la vie, au contraire! Tu sais que je suis devenu un père, moi aussi ? J'ai une petite, Andrea. Belle, et grave. Eh oui, déjà un peu grave, et ça m'empêche de dormir tu comprends ! Alors, dis voir P'pa, comment je peux faire, pour qu'elle ait du bonheur, plein de bonheur ? "

Il est resté d'abord étonné, puis je l'ai vu sourire, de ce sourire là lointain et mystérieux qu'il m'avait si souvent offert, et puis l'oeil s'est voilé, mon papa nostalgie à moi, ses traits se sont lentement effacés, et alors le fantôme a disparu, dans le silence de ma peine éternelle.

29/05/2014

Morne océan

Marin noyé, broyé dans ses flots de défaites, marin en perdition, sans plus aucun repère où accrocher l'espoir, marin roulé à l'écume des jours noirs. Tant de jours, des années de naufrage en solitaire. À présent marin échoué aux rivages de sa conscience, misérable, vacillante sa conscience! Laminée.
Naufragé rompu, face à terre et les bras en croix, échoué dans ce petit matin blême, la tête enfouie contre le sable, l'oreiller, naufragé gisant sur son lit. Ouvre un œil, puis l'autre. Circonspect... Encore un jour de naufrage, un jour sinistré, un jour à vivre noyé. Se lève prudemment, se lève noué, comment se fait-il que les douleurs de l'âme vous rompent autant les os? S'approche lentement de la baie vitrée, parcourt d'un œil torve le morne océan de ce jour, pareil à tous les jours.

Allez... faire le café ! Premier des petits rituels, ces pantomimes quotidiennes, désolées, nécessaires, qui vous ramèneront inéluctablement au soir. Se lever au matin pour atteindre le soir, rejoindre à nouveau la page blanche de la nuit, où les heures ne pèseront plus.
Table, chaise, mur.
Mur.

 

Carillon de la porte d'entrée! Tiens donc, qui vient troubler ce néant parfaitement organisé, ce néant nécessaire et suffisant, dans cette vie réduite à une donnée mathématique de base? Soit une vie... et rien de plus. Soit une vie... Pour toute vie, quelle que soit la vie, il existe une vie et une seule. Bon, et alors? Qui ose troubler l'ordre parfait des non-choses? Quel importun?
Enfile son jean, tire sur le tee-shirt, passe sa main dans les cheveux et puis frotte vaguement son visage avant d'ouvrir, pour faire comme si, quand même...
C'est une femme. On s'en doutait, autrement on ne ferait pas écrivain. Vu l'ambiance, et là où il en est, le mieux c'est encore une femme. Si ça avait été un mec, ç'aurait sûrement été pour un calendrier de fin d'année ! Même aujourd'hui...
Est-ce qu'elle est belle ? Va savoir! En tout cas elle n'y croit pas vraiment elle-même, et ça se sent. Ca paraît forcé, on comprend qu'elle est apprêtée en femme, là devant nous, en mi-femme plus exactement, dans le seul but de paraître conforme : elle a les cheveux mi-longs tout comme il faut, elle a un sourire mi-sensuel comme on voit dans les pubs, elle a une jupe rouge mi-jambe et des bottes mi-mollet. Elle est mi-gnonne quoi ! Peut-être qu'en dessous, si elle enlève tous ses mi, elle sera belle, elle sera vraie. Elle est à mi-vie.
Et elle doute, je vous dirais...
"Bonjour monsieur, excusez-moi, vous n'auriez pas vu passer un bateau ?"

28/05/2014

Principe de décomposition

C'est moi qui ai descendu les valises, au moins comme baudet on a toujours son utilité. Il faisait sacrément froid en ce matin du 29 décembre, et je grelottais légèrement, déjà que la vie était en train de me secouer sévère. Quand elles se sont enfournées dans le taxi je me suis penché et j'ai lancé "Vous verrez il fera chaud à St Pétersbourg". Le chauffeur a souri, j'avais réussi ma diversion, une ultime pirouette... La voiture s'est mise en mouvement, on s'est fait les petits signes convenus...
En fait elles partent à Punta Cana, République Dominicaine. Les cocotiers, la plage au pied de l'hôtel, all inclusive, c'est-à-dire dire orgie de buffet exotique pour les filles et mojitos à volonté pour ma femme. Elles sont parties toutes les trois, avec Lila donc, que je n'avais pas encore mentionnée, la demi-soeur d'Andrea, de dix ans son aînée. Punta Cana, quel drôle de rêve de midinette que de se payer du "Paradis à la semaine", les pieds nus sur le sable chaud dans la nuit des Caraïbes ! Rêve pour quinquagénaires nostalgiques moi je dirais plutôt , à hurler à la lune dans ces enclos protégés... Ma femme est une espèce en voie de disparition, c'est ça aussi qui me la rend tellement émouvante.

Mais moi j'ai dit que je n'irai pas. J'ai même précisé que je profiterai de ces vacances pour trouver un petit appart pas loin de la maison, et qu'à leur retour je serai installé. J'ai annoncé ça chez Sophie, elles buvaient toutes les deux du thé, et moi un Bourbon, ça inscrit la parole en acte quand c'est énoncé devant une tierce personne majeure et vaccinée, parce que les maugréments de la nuit où l'on constate qu'on ne se comprend vraiment plus, ça faisait des mois et des mois qu'on se les jouait...
Et voilà. Ça fait trois jours qu'elles sont parties, je me retrouve devant mon ordi, en caleçon, la couette sur les épaules, ça sent la fumée et le renfermé, la vaisselle s'empile. Une autre vie quoi ! J'ai été voir quelques négociateurs d'agences immobilières du quartier, en insistant sur la nécessité de trouver un appartement tout près d'ici, j'ai parlé de "restructuration familiale", z'ont hoché la tête.


Ce qui serait bien ce serait de tout reconstruire tout neuf. Qu'elle vienne me rendre visite dans mon bel appartement bien propre, il y aurait de la musique qui parle de nous, Anouar Brahem tu connais? et des regards profonds comme on avait avant. On pourrait se recomposer une vie peut-être...
Mais là tout de suite je suis dans la décomposition, faut passer par là apparemment, c'est ma pente de vie en ce moment. Il y a un philosophe pas vraiment joyeux, Cioran, qui a même commis un livre là-dessus "Principe de décomposition" ça s'appelle. Vraiment balèze comme titre.

Je m'ai pris un appart rue des Balkans, au 19, c'est un quatre pièces moi je me serais contenté d'un trois - une pièce avec un canapé pour mon standing de nouveau vieux, une jolie chambre pour ma fille des fois qu'elle ait encore envie de vivre un peu avec son père, et puis ma chambre à moi pour continuer à ne pas trouver le sommeil, mais dans un vrai lit. En compétition normale je me suis fait éliminer une bonne dizaine de fois sur ces foutus trois pièces, j'étais parvenu à produire le dossier iguane - faire le crocodile on a appris avec le temps - mais vu que je n'étais qu'un seul salaire à concourir, même confortable, au final je me faisais toujours doubler par les en-couple. Y'a pas d'anguille sans feu qu'y devaient penser les ci-devant propriétaires, z'ont le nez creux ceux-là à force de suspicion et de dépôt de garantie, pourtant je leur ai jamais dit que j'avais flanqué ma dem et que la feuille de salaire que je leur présentais y aurait longtemps avant qu'elle refleurisse...

C'est par Ahmed que j'ai eu le quatre pièces, il est gardien au 19, une résidence des assurances Truc Muche, il n'y a pas compète à ce moment là. Avec Ahmed on boit des coups au Zindem's. Ok, donc 4 pièces. Ça m'a pris le mois à m'installer, ma carte bleue était toute poisseuse à la fin et quand tu la mettais à l'oreille tu pouvais entendre le petit rot de contentement de tous ces vendeurs modèles qui l'avaient manipulée. Ça fait peur.

C'est après que ça m'a pris, une fois que j'ai eu tout fini d'installer, je revenais de chez Picard, j'ai introduit la clé, j'ai poussé la porte, il y a ce couloir tout vide sur la gauche, mon couloir, j'ai lâché les paquets au beau milieu, je me suis allongé par terre et je me suis mis à pleurer.